Collecte de données en ligne

I-EXPO 2019 : un regard sur les pratiques de la veille

Tandis que les transports publics m’emmène vers la Porte de Versaille, j’essaie de me remémorer à quand remonte ma dernière visite au salon I-Expo. Le 12 juin 2013 lors de la sortie du livre « Intelligence Economique, mode d’emploi » selon toute vraisemblance. Une autre question me travaille : en plus de 5 ans, qu’est-ce qui a changé dans la pratique professionnelle de la veille ? Et où va la veille à l’aube des années 2020, sous l’influence du Big Data et de l’intelligence artificielle ? Une question à laquelle je dois répondre pour optimiser la durée de ma transition professionnelle.

A ce sujet, la lecture de mon billet rédigé en 2011 dégageait des axes qui se sont précisés. Notamment, les préoccupations sécuritaires entrevues à l’époque à travers les attaques informatiques se sont bien manifesté, comme en témoigne l’engouement pour la cybersécurité ou la défense de l’image de marque. Des tendances qui impliquaient des évolutions dans le profil du chargé de veille. Or, la pénurie de compétences dans le domaine de la cybersécurité montre que l’évolution attendue n’a pas eu lieu. Le monde de l’Intelligence Economique serait-il resté bloqué sur ses préceptes d’il y a 25 ans, comme le prétend Pierre-Yves DEBLIQUY ? Raison de plus pour aller écouter ce qu’en disent les professionnels du milieu…

Une fois mon badge autour du cou, mon premier constat est une surprise : nombreux sont les absents. Responsables de formation, représentants des CCI et principaux acteurs du monde des plateformes de veille en ligne ont déserté l’événement. Une chance pour SINDUP, qui en aura probablement bénéficié. Une chance aussi pour des acteurs à la taille et à la notoriété plus modeste, mais qui proposent des produits intéressants, comme CIKISI, COEXEL, SCOPE et quelques autres. Et une occasion de rappeler qu’en matière de veille, les absents ont toujours tort…

Deuxième constat : la fusion entre I-EXPO et DOCUMATION, du fait de ces absences, fait la part belle aux outils de gestion électronique des documents. Une exposition qui souligne le caractère de plus en plus collaboratif des relations au sein de l’entreprise, mais qui rend également la recherche d’un document plus aisée. La veille des années 2020 et au delà passe t-elle par le Knowledge Management ? Le professionnel de la Veille devra t-il aussi scanner et indexer des documents reçus de l’extérieur, réaliser des recherches documentaires en ligne ou hors ligne en prévision des questions qui pourraient lui être posées ou délivrer des études ad hoc par anticipation ?

Face à cet afflux de questions, il est grand temps d’assister aux tables rondes. Et d’écouter ce que les intervenants ont à dire en s’appuyant sur le désormais célèbre cycle de la veille.

Collecte de données : la pierre angulaire de la veille

Pour tous les professionnels, la collecte de données repose avant tout sur le paramétrage de l’outil de veille. Le paramétrage inclut notamment le choix des mots-clés et des opérateurs booléens. Mais la variété et la pertinence des sources étudiées restent également les clés d’une opération de veille réussie. Un paramètre dont Marie-Madeleine SALMON souligne que la plus grande clarté avec le client est de mise. d’où l’importance de soigneusement définir le besoin en amont : surveillance sociologique, cartographie des audiences ou retombées des campagnes de communication…Face à la personnalisation des résultats, à la disparition progressive des méta-moteurs, à l’appauvrissement des moteurs de recherche et à l’autarcie dans laquelle se replient les réseaux sociaux, Frédéric MARTINET appelle les professionnels de la veille à travailler sur l’identification de leurs sources clé. Un appel dont Véronique MESGUICH se fait l’écho : avec l’appauvrissement des outils gratuits de collecte de données, le sourcing devient un enjeu. Romain GOLDSCHMIDT confirme que le choix de ces sources résulte de la définition avec le client du périmètre de la veille : nationale ou internationale, ferroviaire, maritime ou aérienne dans le cadre de la mission qui est la sienne auprès de SNCF Transilien. Une mission que je connais bien, pour y avoir participé en mars et avril 2018, pendant les grèves. Mais Marie-Madeleine SALMON rappelle alors, à juste titre, qu’au delà des sources, l’entreprise doit aussi se doter de collaborateurs ou de prestataires compétents. Une priorité d’autant plus aigüe que, selon Frédéric MARTINET, le métier de veilleur, en lien avec les évolutions du Web, requiert de plus en plus de se consacrer aux problèmes techniques à contourner. Une évolution qui pourrait pousser les entreprises à externaliser l’activité de veille auprès de prestataires comme les franciliens de TROOVER, absent du salon, les dijonnais de SCOPE ou les liégeois de CIKISI, présents sur le salon. Ces entreprises proposent à leurs clients de réaliser une veille sur mesure, afin de leur permettre de bénéficier du temps nécessaire pour l’analyse des données collectées.

La collecte de données par audit sur le nom de domaine sert aussi à informer les entreprises des formes d’atteintes à leur identité morale. Matthieu AUBERT en livre un éventail non exhaustif :

  • Phishing classique, appuyé par l’enregistrement de noms de domaine lié à une marque, par homoglyphie
  • Attaque liée à l’infrastructure : piratage de données, ransomware en bitcoins
  • Fraude au Président
  • Attaque par déni de service

Mais les sites institutionnels ne sont pas les seuls visés. Les réseaux sociaux peuvent, eux aussi, héberger des contrefaçons de marque via le contenu, le nom d’utilisateur. Sans compter les attaques par dénigrement, diffamation ou diffusion d’informations confidentielles. La plus célèbre des diffusions d’informations concerne les cadenas KRYPTONITE qu’un simple stylo bille pouvait ouvrir :

outils gratuits ou outils payant ? Les deux mon Capitaine !

Marie-Madeleine SALMON rappelle l’importance pour l’entreprise de se doter d’outils de collecte de données performant. En sens contraire, Arnaud MERZOUGUI indique que le service de veille de CARREFOUR réalise sa veille sans l’aide d’aucune plateforme. En la matière, il est vrai qu’un outil unique est rarement suffisant, tant les cahiers des charges évoluent d’une demande à l’autre. Dès lors, quels outils utiliser ?

Pour Benoît MAILLE, habitué à entretenir des relations avec les entreprises de petites tailles ou même de taille moyenne, le choix s’impose : une veille automatisée numérique, centralisée et très ciblée grâce à l’utilisation de nombreux outils gratuits. En effet, les dirigeants de ces entreprises ne disposent ni de temps, ni de moyens financiers ou humains, ni des connaissances techniques nécessaires pour incorporer des plateformes de veille payantes. Et leur survie dépend de leur aptitude à surveiller l’actualité, les sites Internet et les réseaux sociaux simultanément.

En terme d’outils gratuits, le premier qui vient souvent à l’esprit est GOOGLE. Un moteur de recherche dont Véronique MESGUICH rappelle qu’il fête ses 30 ans d’existence en 2019. Et qui, malgré sa cohorte de suiveurs : BING, QWANT, DUCKDUCKGO…semble impossible à rattraper. Un point de vue partagé par Carole TISSERAND-BARTHOLE. Ou plus difficile, selon Frédéric MARTINET, qui souligne à la fois la mainmise de BAIDU en Chine ou de YANDEX en Russie et son scepticisme sur l’efficacité des concurrents du moteur de Moutain View, puisque, selon lui, même des outils comme GEOTREND, présent au salon, se déploie en se basant sur les API de GOOGLE. Pour lui, la concurrence pourrait venir des réseaux sociaux, comme en témoigne l’exemple de FACEBOOK à la conquête de l’Afrique. De son côté, Carole TISSERAND-BARTHOLE souligne la moindre performance de QWANT face à GOOGLE, et pointe l’existence d’outils de recherche thématiques ou focalisés sur un secteur d’activité, comme PATENT INSPIRATION pour trouver des brevets, TALKWALKER ALERTS comme alternative au service de GOOGLE ou FLINT, qui propose une newsletter personnalisée d’articles à partir de mots-clé.

Une autre piste pour collecter des données se trouve à la Bibliothèque Nationale de France. Caroline LOPEZ, coordinatrice du pôle PRISME, rappelle l’étendue des sources dont dispose la BNF, ce qui en fait une plateforme de veille intéressante pour des entreprises disposant de peu de moyens : 15€ pour détenir un Pass Lecture, 50€ pour le Pass Recherches. Les mots-clé noyés dans la multitude des recherches et l’absence de reconnaissance du proxy protège l’annonymat des chasseurs d’informations. Et la détention d’une carte Pro permet de bénéficier de places isolées. Seule ombre au tableau : les entrepreneurs provinciaux doivent se déplacer sur Paris, ce qui ajoute le coût et le temps du transport à celui de l’accès et de la consultation des documents. Un inconvénient pour lequel une solution existe…

A la question d’Anne-Marie LIBMANN sur la mort de la recherche booléenne annoncée par l’Intelligence Artificielle et l’émergence du langage naturel, Dominique SUSSOT préconise l’affranchissement par les professionnels de la veille de GOOGLE, et propose la recherche de données au sein d’un corpus documentaire préexistant. L’Intelligence Artificielle peut ainsi établir des relations entre des sujets en apparence éloignés. Une démarche que maîtrisent de manière intuitive les personnes dotées d’une pensée dite divergente. Carole TISSERAND-BARTHOLE et Véronique MESGUICH notent que les outils gratuits abandonnent progressivement la recherche par opérateurs booléens. Il en résulte notamment une perte d’efficacité de la recherche en ligne, en particulier sur GOOGLE. Les opérateurs booléens restent cependant à l’honneur sur les outils payant, tempère Carole TISSERAND-BARTHOLE. Frédéric MARTINET souligne que l’Intelligence Artificielle n’est pas, à ce jour, capable de comprendre ce qu’est un document. Notamment, il ne différencie pas un article d’une publicité. Et un Web de plus en plus difficile à lire, donc à crawler, limite les capacités d’analyse de l’Intelligence Artificielle.

Après l’abandon de la recherche par opérateurs booléens, Anne-Marie LIBMANN évoque l’adoption par GOOGLE de l’index Mobile First, qui impacte le classement des sites Internet, donc le travail de collecte de données. Pour Dominique SUSSOT, c’est une mauvaise nouvelle pour les professionnels de la veille, et une raison supplémentaire de renoncer à utiliser GOOGLE.Carole TISSERAND-BARTHOLE concède que l’adoption par GOOGLE de l’index Mobile First déclassera les sources non Mobile First. L’adoption de l’index Mobile First n’incitera pas les professionnels de la veille à effectuer leurs recherches à partir d’un téléphone portable, puisqu’ils perdraient alors le bénéfice de certaines fonctionnalités présentes lors d’une recherche par ordinateur. Un point de vue partagé par Véronique MESGUICH. Mais au delà, Véronique MESGUICH s’inquiète également du fait que les particuliers utilisateurs d’Internet navigueront moins de page en page. Une sédentarisation qui provoquera une réduction des pratiques de navigation, qui, à son tour, débouchera sur un appauvrissement d’Internet en terme de contenus.

Enfin, à la question d’Anne-Marie LIBMANN sur la personnalisation des résultats, Frédéric MARTINET souligne l’utopie de la neutralité des moteurs de recherche gratuits. Il rappelle, en outre, que l’adoption du Règlement Général sur la Protection des Données a provoqué, de la part des sites américains, un blocage des recherches provenant d’Europe. Pour Carole TISSERAND-BARTHOLE, sur les outils gratuits, les résultats sont aujourd’hui différenciés par langue et géolocalisation. Mais rien n’interdit de penser que d’autres critères pourraient intervenir à plus ou moins longue échéance, comme l’historique des sites consultés. SPOTIFY et NETFLIX se sont d’ailleurs engagé sur cette voie, en recommandant à leurs utilisateurs des musiques ou des films selon leur historique.

Les médias sociaux sont-ils une source fiable de données ?

Pour Romain GOLDSCHMIDT, la surveillance des Facebook, Twitter et autres Pinterest permet de collecter les traces numériques des internautes. Un moyen pour les entreprises de suivre ce qui se dit sur elles, leurs dirigeants, leurs produits ou leurs prestations de services. La finalité restant la maîtrise de l’image de marque, et l’élaboration d’une communication pour combler le vide qui sépare l’image voulue de l’image perçue. A titre d’exemple, Romain GOLDSCHMIDT cite le travail de veille effectué auprès de SNCF Transilien. Le suivi quotidien des interventions des voyageurs sur Twitter ne permet pas uniquement d’interagir avec eux, de les informer ou de gérer les mécontentements. Il permet aussi d’identifier les sympathisants et les détracteurs de la marque, qu’il s’agisse d’individus ou de groupes : associations de clients mécontents, partis politiques et de qualifier leur prise de parole pour mieux les relayer…ou les contrer. Cette veille permet aussi de repérer les initiatives de concurrents, et pas uniquement sur le secteur du transport ferroviaire.

Une réflexion vient à l’esprit à travers toutes ces informations : tous les intervenants présents évoquent unanimement ce qu’en jargon professionnel ils appellent les « sources blanches », qui recoupent les informations formelles écrites que l’on trouve aussi bien dans la presse généraliste et spécialisée, les bases de données, les répertoires industriels que sur les blogs de certains acteurs (entreprises, organisations professionnelles, etc.). Par contre, le grand absent des conversations reste ce que les professionnels appellent les « sources grises », qui regroupe, entre autres, les contacts : internes comme les commerciaux ou externe comme les panels de consommateurs ou ceux que nous agrégeons sur les réseaux sociaux, les experts ou…les salons professionnels, qui permettent d’assister à des tables rondes ou de rencontrer des gens du métier qui remettent spontanément leur plaquette, point de départ d’une veille concurrentielle ou commerciale. Le seul a évoquer cette recherche de contacts des détenteurs d’informations est Pascal JUNGHANS. Un sujet à explorer plus en profondeur…Cette absence des « sources grises » se manifeste aussi par l’absence de ceux qui les utilisent, enquêteur mystère, panel manager, conseillers en recherche d’emploi et autres « Doc LinDin » qui pourraient, s’ils étaient invités, décrire comment ils évitent les écueils des outils gratuits précédemment décrit en remettant l’humain au coeur de leur système d’information. Des rencontres qui permettraient également aux professionnels de la veille de se confronter à d’autres professionnels qui pourraient être leurs concurrents, mais dont la pratique et l’expérience professionnelle permettrait « d’ouvrir leur chackras », pour reprendre une expression chère à Arnaud MERZOUGUI.

Extraction de l’information

Pour rappel, l’information est le produit obtenu par traitement des données recueillies. Siham HARROUSSI insiste sur l’importance du savoir-faire et des compétences des collaborateurs pour mener cette mission de veille à bien. Elle rappelle également qu’un dispositif de veille sert à la prise de décisions stratégiques.

Fiabilité : bienvenu dans l’ère des « fake news »

La fiabilité est une démarche parfois négligée ou effectuée rapidement. Elle constitue pourtant une étape incontournable dans la compréhension de l’environnement observé. En particulier à l’heure actuelle, alors que fleurissent les « fake news ». Caroline FAILLET rappelle que, si la désinformation existe depuis que l’homme sait communiquer avec ses semblables, le principal changement de ces dernières années vient de sa plus facile traçabilité et de la mesure de son impact sur ceux qui y sont exposés. Quant au terme « fake news », sa traduction approximative par « fausse information » estompe le fait qu’elle peut émerger d’une erreur. Thomas HUCHON souligne l’importance de distinguer deux notions différentes, que la langue anglaise reconnaît : la MISinformation et la DISinformation (NdA : l’auteur de cette réflexion n’est, en fait, pas Thomas HUCHON mais Thierry LAFON. Voilà comment se propage une « fake news »). Tandis que la première rend impossible l’accès à l’information, la seconde se caractérise par la volonté de tromper. La « fake news » peut agir simultanément ou alternativement sur le jugement qu’elle fausse ou l’émotion qu’elle provoque.

A côté des « fake news » existent aussi les bulles de filtre et les biais cognitifs. La bulle de filtre résulte de l’enfermement dans une seule source d’information. Elle présente néanmoins l’avantage de protéger celui qui y vit de la surinformation. Enfin, le biais cognitif altère la pensée, tandis que le biais émotionnels suscite une confiance exagérée, que l’on rencontre dans le complotisme, et l’illusion de contrôle.

Mais les « fake news » investissent également la sphère économique. Caroline FAILLET évoque ainsi le cas du traitement sur Internet du revêtement en laine de verre. Il est possible d’isoler le cheminement de l’influence pour détecter les points de contact et évaluer le taux de contamination. Ainsi, 100% des résultats fournis par Google revêtent un caractère anxiogène. Face à cela, il devient possible de suggérer aux acteurs de ce marché de créer leur propre média pour affaiblir le poids des résultats anxiogènes.

Dès lors, la lutte contre les « fake news » s’organise : intervention pédagogique dans les collèges et les lycées, travail d’enquête avec la jeune génération abreuvée d’informations à l’authenticité approximative sur les réseaux sociaux, sensibilisation à la responsabilité des informations relayées : toutes ces initiatives visent à instaurer ou restaurer l’esprit critique. Et pour détecter les « fake news », plusieurs techniques sont exposées : la méthode de l’infirmation, chère aux esprits scientifiques, qui permet, non pas de gagner le débat, mais de consulter le point de vue des opposants. Mais aussi, pour Carole TISSERAND-BARTHOLE, la diversification et la multiplicité des sources de données, qu’elles soient gratuites ou payantes.

Analyse : le parent pauvre de la veille ?

« L’expression du besoin est au centre de l’analyse » rappelle Guillaume STEVENS. L’analyse et la maîtrise des contenus sont les deux mamelles de la veille, à en croire Véronique MESGUICH. A cet égard, et quelle que soit la veille sollicitée, Marie-Madeleine SALMONrappelle que les décideurs attendent de l’information qu’elle leur permette de comprendre l’environnement dans lequel ils évoluent pour les aider dans leur prise de décisions stratégiques. Pour y parvenir, Romain GOLDSCHMIDT souligne l’importance des indicateurs quantitatifs pour fixer une échelle de valeur et de viralité à un commentaire sur les médias sociaux. Mais Frédéric MARTINET avertit : si, en terme d’analyse, beaucoup d’espoir est investi dans l’Intelligence Artificielle, celle ci ne sait pas décrypter la tonalité d’un article ou d’un verbatim. Seul l’esprit humain le peut, à ce jour. Une bonne nouvelle pour les amateurs de profilingSiham HARROUSSI, de son côté, évoque l’importance de faire traiter les données recueillies par des experts pour apporter à la donnée brute une valeur ajoutée. Ce souci d’enrichissement a poussé MALAKOFF MEDERIC HUMANIS à développer une activité de prospective depuis 2015. Mais ce travail d’analyse s’effectue aussi à l’écoute des besoins du client. Une vision des intervenants qui semble minorer l’impact des méthodologies d’analyse. Thomas HUCHON en rappelle cependant l’existence au travers du livre blanc dédié à ce thème, paru en 2010. En outre, la détection des signaux faibles (je préfère l’appellation de « signaux avant-coureur »), considéré comme la pierre philosophale de la veille, est l’un des objectifs visés par l’analyse. Comme le rappelle Frédéric MARTINET, ils annoncent un bouleversement des équilibres au sein d’un écosystème. Les détecter nécessite du temps, qu’il est possible de gagner en délégant aux plateformes de veille les tâches répétitives. Ou en externalisant la veille auprès d’un prestataire…

Pourtant, tout se passe comme si prestataire et clients se renvoyaient la balle pour définir comment les données doivent être analysées. Et l’ancienneté du livre blanc de l’ICOMTEC montre la pauvreté de la pensée française, en comparaison avec celle de son homologue américain dont le blog de Christophe DESCHAMPS souligne l’abondance. Le risque est d’aboutir à une « Veille Blanche-Neige » : « Miroir, mon beau miroir, dis moi que je suis la plus belle ». C’est là l’une des failles de la formule de Guillaume STEVENS, dont personne ne peut sortir gagnant, car il induit un biais cognitif de confirmation d’hypothèse qui ôte à la démarche de veille sa fiabilité.

D’autre part, le débat autour des « fake news », des bulles de filtre et des biais cognitifs laisse penser qu’ils émanent de l’environnement. Or, notre réceptivité à ces informations paralogiques ou manipulées résultent également de notre personnalité, de notre éducation et de notre vécu. D’où l’intérêt de certains acteurs économiques pour le profiling et le neuromarketing, qui permettraient de détecter les sensibilités à certains biais, fort utile pour conquérir un prospect ou fidéliser un client. Et le regroupement de personnalités similaires provoque le renforcement de cette réceptivité. Le monde de la veille n’échappe pas à ce travers : son goût immodéré pour les infographies, camemberts, graphiques et autres données chiffrées dévoile son engluement dans le paralogisme selon lequel : « neuf personnes sur dix ne peuvent pas se tromper ». Un « appel à la majorité » qui va à l’encontre de la mission de la veille, la détection de signaux faibles. Car la dictature du chiffre tend à minorer les données non chiffrées parce que non chiffrables, comme cette entreprise qui recrute telle personne, spécialisée dans tel activité. Un recrutement qui permet de lire la direction dans laquelle souhaite s’orienter cette entreprise. En outre, l’analyse dans les métiers de l’information, et en particulier de l’information économique, ne se borne pas à une simple description du présent. L’analyste est celui qui donne du sens au chaos et qui entrevoit les tendances de demain dans le bric-à-brac d’aujourd’hui. Un aspect que les professionnels de la veille devraient reprendre en main s’ils souhaitent conserver un avantage sur des professionnels aux métiers concurrents du leur : les chargés d’études, qui mettent aussi en place des SIM (Systèmes d’Informations Marketing), les Data Scientists, qui travaillent à partir de données statistiques, les documentalistes, qui eux aussi effectuent des recherches documentaires, etc. Pascal JUNGHANS le rappelle d’ailleurs : un décalage existe entre les « informations prospectives » qu’attend le dirigeant pour penser son entreprise sur dix ans et les « informations rétroviseurs » qu’il reçoit trop souvent : des chiffres au lieu de faits, du répétitif au lieu de l’inédit.

L’une des clés pour pallier à cette carence pourrait venir de l’adoption par les personnes en charge du recrutement d’une démarche de diversité, qui inclut la neurodiversité, c’est à dire l’intégration, au sein des équipes de veille, de personnes capables, grâce à leur pensée dite « divergente » et leur attention aux détails et aux similitudes, de reconnaître la présence de motifs ou de modèles récurrents au sein d’un corpus d’informations non structurées. Une qualité incontournable à l’heure ou le Big Data fait de plus en plus parler de lui, et une piste pour détecter les fameux « signaux faibles ». Ces oiseaux rares peuvent notamment, mais pas exclusivement, se trouver parmi les personnes autistes ou Asperger, dont les difficulté dans leurs interactions sociales quotidiennes compliquent leur inclusion professionnelle. Un véritable défi pour les professionnels du recrutement, qui ne disposent pas toujours d’indices psychométriques pour les repérer, d’autant plus que tous ne sont pas diagnostiqués, et qu’ils ne savent alors pas qu’ils entrent dans cette catégorie. C’est en particulier le cas des Aspergers ou des HPI (Hauts Potentiels Intellectuels, dont le QI dépasse 110). Et ces mutants des temps modernes sont encore trop souvent perçus comme le personnage incarné par Dustin HOFFMAN dans le film « Rain Man » :

Diffusion des connaissances : le grand absent des débats
Le professionnel de la veille ne peut désormais plus se contenter de pousser des connaissances, même à forte valeur ajoutée, auprès de ses demandeurs internes ou externes. Or, à part Siham HARROUSSI, qui évoquera l’importance du feedback des destinataires de la veille et de leur participation à l’amélioration du dispositif, cette question ne sera pas évoquée par les autres intervenants. Il s’agit pourtant d’une étape aussi importante que les autres, car une diffusion réussie repose sur des paramètres essentiels, comme le ciblage des destinataires, le format du support ou les délais de diffusion. Une raison supplémentaire qui peut expliquer la désaffection des entreprises pour les professionnels de la veille : leur manque de communication.

****************************************************************

Alors, bien entendu, ce compte-rendu est partiel, puisque je n’ai pas assisté à toutes les conférences. Non pas par manque d’intérêt, certaines sur l’Intelligence artificielle avaient initialement retenu mon attention, mais par souci d’optimiser mon temps de présence. Et également, de faire le point sur l’état des pratiques de veille, notamment en allant à la rencontre de ceux qui la pratiquent au quotidien. Je remercie donc toutes les personnes qui m’ont consacré un peu de leur temps. Et je leur dis à bientôt, puisque le monde de la veille et de l’Intelligence Economique est un microcosme.

Pour aller plus loin

Biographie de Guillaume STEVENS
Biographie de Marie-Madeleine SALMON
Biographie de Matthieu AUBERT
Biographie de Romain GOLDSCHMIDT
Biographie de Thibault RENARD
Biographie de Thierry LAFON
Biographie de Caroline FAILLET
Biographie de Thomas HUCHON
Biographie de Sylvain LOUVET
Biographie de Thomas C. DURAND
Biographie d’Anne-Marie LIBMANN
Biographie de Carole TISSERAND-BARTHOLE
Biographie de Dominique SUSSOT
Biographie de Véronique MESGUICH
Biographie de Frédéric MARTINET
Biographie de Biographie d’Antoine DINTRICH
Biographie de Pascal JUNGHANS
Biographie de Benoît MAILLE
Biographie de Caroline LOPEZ
Biographie de Siham HARROUSSI
Biographie d’Arnaud MERZOUGUI
Ariane BEKY (SILICON) « Cybersécurité : à qui profite la pénurie de compétences ? »
Pierre-Yves DEBLIQUY « L’intelligence économique aurait 25 ans – joyeux anniversaire, dans l’indifférence générale ? »
SAFEBRANDS « Air France victime d’une attaque par homoglyphie de nom de domaine »
MINISTERE DE L’INTERIEUR « L’arnaque au président ou escroquerie aux faux ordres de virement (FOVI) »
ICOMTEC « Livre blanc des méthodes d’analyse appliquées à l’intelligence économique »
Christophe DESCHAMPS « Le livre blanc des Méthodes d’analyse appliquées à l’intelligence économique est paru »
RAYURES ET RATURES « Chapitre 6 : La pensée divergente »
Le site Web de TROOVER
le site Web de SCOPE
le site Web de CIKISI
Le syndrôme d’Asperger
FONDATION MALAKOFF MEDERIC HANDICAP « Accès à l’emploi des personnes porteuses du syndrôme d’Asperger et autistes de haut niveau »
Les avantages de travailler avec Auticonsult en Informatique analytique
PRISME : le pôle de ressources sur le monde de l’entreprise de la BnF
Stéphanie LEMAIRE « Outils et méthodes de diffusion des résultats de la veille: le cas du Centre International d’Etudes Pédagogiques (CIEP). domain_shs.info.docu. 2009. »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s