Collecte de données en ligne

Un chargé de veille se penche sur la communication non-verbale

En cette soirée printanière, à la terrasse de ce café parisien, une rencontre « afterwork » bat son plein. Des gens qui, quelques instants auparavant ne se connaissaient pas se découvrent des affinités professionnelles, sociales, voire géographiques ou culturelles. Des expériences se racontent, des informations s’échangent. Des cartes de visite, aussi. Des partenariats s’évoquent à demi-mots, comme dans un rêve un peu fou.

Même un chargé de Veille ne saurait rester en retrait d’un tel événement. Surtout un Chargé de Veille, d’ailleurs, dont la vocation première est, au delà de la collecte d’informations, de détecter les opportunités. Et une telle détection, si elle est possible sur Internet, requiert que le collecteur sorte de sa tour d’ivoire, déplace les yeux de son écran, aille à la rencontre de ses semblables et se mêle à la foule. Pourtant, même au milieu de la foule, quelque chose distingue notre professionnel des autres personnes présentes: si l’information se recueille par l’ouïe, le visuel n’en joue pas moins un rôle important.

En effet, 80% des messages émis par l’être humain ne sont pas des messages verbaux. Freud l’avait déjà constaté : « Quand ses lèvres se taisent, il bavarde du bout des doigts ». Il importe donc de connaître et comprendre ces signes mystérieux que chacun d’entre nous émet et reçoit, parfois à l’insu de sa propre conscience. Cela permet d’adapter son discours à la sensibilité de son interlocuteur, ou de décrypter les intentions implicites de celui ci à travers ses attitudes, afin d’évaluer l’impact et la crédibilité du message explicite.

En cette matière comme en d’autres, les connaissances s’expriment souvent en anglais. Tout d’abord au travers de séries télévisées américaines. La langue française souffre de l’absence de mot pour désigner cette communication dite « non verbale », qui échappe à notre rationalité cartésienne. Certains professionnels de la psychologie humaine ont tenté de combler le vide sémantique par des appellations comme « synergologie » ou « Programmation Neuro-Gestuelle ». Il reste que le dictionnaire de la langue française reste sourd, à ce jour. Cette appréhension de la notion par la négative en réduit la portée, et n’encourage guère les études en ce sens. Toutefois des ouvrages existent et certaines entreprises proposent désormais des initiations pour appréhender le langage non-verbal. Plus pragmatique, les anglo-saxons parlent de « body language », le langage corporel. Voilà qui explique que la littérature sur le sujet abonde plus en anglais qu’en français, notamment sur Internet. L’autre difficulté dans l’appréhension de ce mode de communication résulte de sa présentation partielle sur Internet. Soit les signaux sont interprétés isolément, ce qui fournit des lieux communs, soit, dans un souci de cohérence, la pratique est présentée comme un art ésotérique à la seule portée de quelques initiés.

Tentons néanmoins de voir cette rencontre à travers les yeux d’un « non-verbaliste ».

Intarissable lorsqu’il s’agit d’évoquer son offre de service, Gregory1 est assis, les avant-bras en appui sur le bord de la table. Tout son corps penche en direction de son interlocutrice, Monique1, une brunette aux yeux noisette. Tout sourire, celle ci enlace de ses bras son genou gauche, en appui contre le bord de la table, et croise les doigts de ses mains à auteur dudit genou.

Pour notre « non-verbaliste », peu importe les propos de Gregory. Seule compte sa posture : l’appui sur les avant-bras permet de dégager à la fois les épaules et de mettre en valeur sa musculature pectorale. La posture typique du mâle cherchant à impressionner favorablement la femelle et exercer sur elle son influence. Pari à moitié réussi : si Monique est flatté de l’intérêt qui lui est porté, et si elle observe, écoute, surveille et analyse les informations que lui fournit Gregory, la manœuvre d’influence dont elle fait l’objet ne lui a pas échappé. D’où la posture destinée à protéger son espace intime d’une potentielle invasion. Le propos de Gregory gagnerait en impact si celui ci considérait la table comme terrain neutre, et non comme un territoire à conquérir.

De son côté, Marianne1 ne perd pas une miette des propos que lui tient son interlocutrice. Assise, sa tête repose sur son index gauche. Une telle posture dénote toujours une intense activité intellectuelle. Cet appui sur l’index gauche indique à l’observateur que la partie gauche du cerveau, siège de l’émotion, est laissée au repos, au profit de la partie droite, qui gère l’activité cognitive. Cette femme, qui reçoit et assimile des informations pourraient bien les exploiter à des fins personnelles. Son interlocutrice « non-verbaliste » gagnerait à se méfier d’une collaboratrice aussi ambitieuse, notamment en ne lui dévoilant pas l’intégralité de ce qu’elle a en tête pour éviter de se faire voler son projet.

Bien entendu, ces deux exemples sont à la fois partiels et réducteurs. D’autres signaux corporels pourraient confirmer, infirmer ou affiner l’analyse précédemment développée. Le propos ici est de montrer les informations perceptibles au chargé de Veille qui s’éloigne de son ordinateur pour se rapprocher de l’humain. Certaines formations poussent les étudiants en ce sens. Mais à ce jour, peu intègrent l’analyse gestuelle dans la formation en Intelligence Economique.

(1) les prénoms des participants ont été modifiés

8 réflexions au sujet de « Un chargé de veille se penche sur la communication non-verbale »

  1. Bonjour,

    Etonnante association entre la veille techno et une discipline que je ne pensais qu’universitaire pour l’instant.
    Le veilleur recherche des opportunités, soit. Mais celles-ci font déjà partie d’un discours, celui d’une entreprise ou d’une personne et le langage mimo-gestuel (le terme de « non-verbal » endosse le risque d’inclure le langage écrit ou d’autres puisqu’il se définit par la négative) fait partie d’une communication a priori globale à mettre en parallèle, selon moi, d’autres communications…
    Le discours que vous tenez semble dissocier cette forme de communication des autres, à moins que je fasse erreur…

    Merci.

  2. Les linguistes s’intéresse depuis longtemps au non-verbal. La kinésique est une science qui existe depuis les années 50. Mise au point par Ray Birdwhistell dans un ouvrage de 1952 intitulé « Introduction à la kinésique »

    1. Il est exact que le non-verbal (je garderais cette formule en dépit de l’ambiguïté qu’elle suscite, puisque la langue française n’en suggère pas d’autre) intéresse les psychologues, notamment américains, depuis Freud et la citation que je mentionne. Cependant, les négociants de jade chinois savent depuis longtemps prendre en compte le langage gestuel. Mais le drame avec l’Empire du Milieu, c’est que ses ressortissants, afin de rester inégalés dans la pratique de leur art, emportent dans la tombe leur savoir.

      La Veille, telle que je l’entends dans ce texte, se comprend dans son acception la plus large, sans restriction à la Veille Technologique. Quant à la communication non-verbale, bien entendu indissociable de la communication verbale (dérivé du mot latin verbum, le mot, qu’il soit oral ou écrit), elle me paraît un atout supplémentaire de la Veille. Avec la vidéo sur Internet, qui permet la visio-conférence ou la diffusion de vidéos, le veilleur, qui évolue avec son environnement, doit décrypter les messages qu’il reçoit, et le langage non-verbal est un code qu’il doit comprendre. Le fait qu’elle ne soit enseignée qu’en université (du moins en France) souligne le peu de cas que l’homo Gallicus, cartésien par excellence, fait d’une communication instinctive et inconsciente trahissant des origines animales qu’il souhaiterait masquer. C’est l’illustration des travaux de Freud, démontrant que l’homme n’est pas maître de ses pensées, et que son conscient n’est qu’une vague, dont l’inconscient est l’océan. En outre, le fait qu’elle ne soit pas enseigné ailleurs qu’en université montre que peu ont compris les enjeux du Net. Par ailleurs, la collecte d’information ne passe pas uniquement par Internet, mais par les rencontres entre individus.

      La communication non-verbale présente cet intérêt qu’elle permet à celui qui la maîtrise de relever les incohérences entre le discours verbal oral d’entreprise tenu par l’orateur et son discours non-verbal, qui se manifeste à son insu. A ce titre, je dissocie effectivement la communication verbale orale de la communication verbale écrite, sur laquelle la communication non-verbale est inapplicable, compte tenu de la distance entre les interlocuteurs.

  3. Bonjour,

    J’ai remarqué et lu votre post avec intérêt. En effet en tant que professionnelle spécialisée dans le non verbal, j’essaye de lire ce qui s’écrit, notamment via le net, sur mon domaine d’activité. Votre approche sur le langage du corps est juste et pertinente.

    Il est vrai que, pour qui sait le décrypter, le corps émet des messages riches d’informations sur les sentiments, émotions ou intentions de son émetteur. Le corps a son langage et il est passionnant d’en connaître les codes. Cependant, j’attire votre attention sur le fait qu’il s’agit d’un véritable exercice, accessible à tous, mais qui demande de l’entraînement.
    Une interprétation pour qu’elle soit juste, demande beaucoup de pratique. Personnellement, j’ai étudié la Synergologie, et j’ai obtenu un diplôme de synergologue après 3 années d’études et d’exercices.

    Voici des conseils que je peux vous donner concernant la lecture du langage du corps :

    – Ne jamais interpréter un geste isolé, mais toujours rechercher un ensemble de signes pour vérifier s’ils sont convergents ou non.
    – Regarder votre interlocuteur en prenant en compte son environnement (table, chaise, caméra ou autres interlocuteurs…)
    – Soyez toujours attentif aux mains. Par exemple dans votre post, vous observez la posture de Grégory qui est assis avec le buste en avant… cette position nous indique en effet un intérêt dans la communication. Mais l’observation des mains vous aurait permis de déterminer si Grégory était détendu ou stressé, s’il contrôlait son discours ou était spontané, s’il était dans l’agressivité ou la bienveillance…Cette observation mise en relation avec d’autres signes, comme la détente ou le contrôle des épaules, la manière de regarder son interlocutrice, l’axe de sa tête, son sourire…vous aurez permis de vous faire un avis sur les intentions réelles de Grégory de manière plus sûre.

    Je serais heureuse d’échanger davantage avec vous sur le sujet. Mon site http://www.olgaciesco.fr vous permettra de mieux me connaître.

    Bien cordialement.

    Olga Ciesco

    1. Merci pour ton commentaire.

      « Confiteor« … Je reconnais avoir été inspiré par Terry Zimmer. J’avais, en son temps, lu son billet sur le « cold reading« .

      Je me suis cependant attaché à traiter sous un angle différent le sujet de la communication non-verbale. Avec succès, j’espère.

  4. Attention, ce n’était en aucun cas une critique. Juste un moyen de renvoyer vers des pistes complémentaires. De l’hypertexte quoi🙂 Merci à nouveau pour ton article. C’est un thème qui n’est pas assez souvent abordé et pourtant central dès qu’on parle de veille réseau (mais peut-il y en avoir d’autres?).

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