Formations en Intelligence Economique : le verre ou l’eau ?

water splashing from ice cubes being dropped in a glass.

Faire de la veille, c’est aussi discuter avec les gens, même en restant sur le Web.

Hier, j’ai entendu une personne soulever l’objection suivante : la compétence d’un professionnel de la veille se mesure au regard de sa curiosité, son esprit d’analyse, etc. Dès lors, le critère déterminant pour sélectionner un collaborateur sur ce type de poste repose moins sur son bagage cognitif que sur ses qualités personnelles. De ce fait, cette personne a émis l’opinion que les formations en Intelligence Economique n’apportent pas aux futurs diplômés une valeur ajoutée significative lorsqu’ils arrivent sur le marché français du travail.

L’argument m’a fait sourire. Non pas parce que je suis formateur, et que je pourrais défendre ma chapelle bec et ongles. Mais parce qu’il fournit au pédagogue que je suis un bel exemple de sophisme fondé sur un faux dilemme, que j’ai évoqué dans un autre billet. Et l’occasion de souligner qu’influence et manipulation vivent souvent côte à côte.

En outre, mon expérience des entretiens de recrutement m’a permis de mettre à jour une technique argumentative récurrente chez les professionnels du recrutement : la technique de la valeur minorée. L’articulation en est simple : le recruteur réduit le poste à une liste de qualités personnelles exigées du collaborateur, le savoir-être, en langage RH, en ignorant, voire en dévalorisant, les acquis provenant des études, le savoir. Grâce à cette technique, lorsque la délicate question de la rémunération est abordée, le recruteur bénéficiera d’un argument pour imposer au futur collaborateur un salaire minimum. Et une personne que j’ai croisé, qui recrutait des téléacteurs de langue maternelle étrangère allait même jusqu’à leur dire : « vous ne pouvez pas être payé pour quelque chose que vous faites tous les jours« . Et ses interlocuteurs se rangeaient à son argument.

Un tel procédé fournit toutefois au candidat une confirmation verbale sur la vision par l’entreprise de son environnement économique qu’il aura préalablement détecté à l’examen du site Internet tel que je l’enseigne. Au point qu’il sera amusé par une réaction qu’il pourra même trouver parodique et caricaturale. Celui qui dévalorise reste attaché à la notion de valeur, c’est à dire de choses qui se pèsent, se comptent ou se mesurent. Dans une telle organisation, qu’elle soit ou non à but lucratif, tout tourne autour de l’argent. Celui que l’on gagne, mais aussi et surtout celui que l’on dépense. Il est même possible que le dirigeant sorte d’une école de management, et se félicite devant vous du faible taux d’endettement de son entreprise. Le Directeur financier et/ou les actionnaires font probablement la pluie et le beau temps. Les clients et les collaborateurs sont considérés comme des vaches à lait condamnés à la rentabilité maximum. Dans un tel contexte, la notion d’opportunité se substitue à celle d’innovation. On achète, on vend, on épargne, on paye, on séduit, on trompe ou on exploite, et ce à court terme. Avis aux amateurs…

Incidemment, les utilisateurs du sophisme du faux dilemme révèlent, dans leur comportement, la prédominance des conduites antagonistes. Leur propos sont truffés d’ambiguïté, de double sens, d’équivoque. Ils peuvent disposer d’un solide sens de la répartie, être très moqueur tout en ayant développé un certain laconisme. C’est la parole en état de guerre. Méfiants et sceptiques par nature, ils sélectionnent avec soin leurs alliés. Soucieux de se maintenir en équilibre, ils sont capables, tout comme l’opportuniste chanté par Jacques Dutronc, de contester ou de fraterniser, au gré des circonstances.

Confronté à la technique de la valeur minorée, le candidat reçu doit garder présent à l’esprit que, compte tenu du nombre de candidatures reçues quotidiennement par un recruteur, l’entretien en face-à-face sollicité par ce dernier trahit son intérêt pour le profil. Il convient également de rappeler à cet interlocuteur trop gourmand que le contenu ne saurait être dissocié du contenant : pour quelqu’un d’assoiffé, un verre vide a aussi peu d’intérêt que de l’eau répandue à ses pieds. Les deux sont donc nécessaires : le verre est le savoir, qui sert de socle à l’expression des qualités qui composent le savoir-être. De ce fait, les deux revêtent une égale valeur.

Pour rappel, l’entretien de recrutement est une double démarche d’influence. Pour le recruteur, il s’agit de montrer au candidat tout ce dont il bénéficiera en venant dans l’entreprise et qu’un concurrent ne lui fournira pas. Pour le candidat, il s’agit de dévoiler au recruteur une vision des opportunités que l’entreprise pourra saisir grâce à ses compétences.

Un chargé de Veille participe à une mission de recrutement

Comment procéderait un chargé de Veille en stage au sein d’une TPE pour participer au recrutement d’une assistante de gestion chargée de seconder le Directeur Commercial ?

Sur le plan humain, il s’agit d’une entreprise familiale de 4 personnes (le dirigeant, sa fille à l’accueil, son épouse à la Comptabilité et son gendre Directeur Commercial), spécialisée dans la location de véhicules frigorifiques, qui existe depuis 5 ans. Cette entreprise ne dispose pas en interne d’une personne dédié au recrutement. Elle souhaite, en outre, rester en deçà du seuil de 10 salariés, effectif à partir duquel elle serait assujettie à la taxe sur la formation. Le besoin en effectifs est donc satisfait par des stagiaires, découvert à travers le réseau personnel de l’épouse du dirigeant. En effet, celle-ci est membre d’une association de soutien scolaire. C’est d’ailleurs par ce réseau que notre Chargé de Veille a trouvé son stage.

Sur le plan informatique, l’entreprise dispose d’un ERP de type SAP développé par un prestataire externe, qui lui permet de gérer les commandes de ses clients.

Pour le chargé de Veille, la mission semble, de prime abord, déborder le cadre de sa convention de stage, d’une durée de 6 mois : mise en place et suivi d’un processus de veille au sein d’une PME. Il est cependant conscient de l’asthénie du marché de l’emploi sur le secteur de l’Intelligence Economique. Cette mission constitue donc à ses yeux un laissez-passer pour, au mieux, entrer dans la TPE, au pire se repositionner sur le marché des professionnels du recrutement. Dans les deux cas, une issue de secours s’il ne trouve pas de débouchés professionnels à sa sortie d’études.

Investi de cette délicate mission, notre chargé de Veille déroule son « cycle du renseignement », et commence par délimiter le périmètre de son intervention : une assistante de gestion, pour quoi faire ?

Son attention est alors attirée par un article sur le rôle de l’assistante de gestion au sein du service commercial. Au milieu de l’analyse, une phrase retient son attention : « Dans un contexte économique difficile où les fournisseurs ont du mal à décrocher des contrats, ceux qui sont signés doivent être honorés, les commandes rigoureusement suivies et les acheteurs satisfaits. »

En clair : réduisons l’activité de conquête commerciale et concentrons nous sur la fidélisation du portefeuille de clients existant en attendant des jours meilleurs.

De cela, notre chargé de Veille déduit que l’assistante de gestion se devra donc de jouer le rôle dévolu à l’Administration des Ventes : outre les missions classiques (tenue d’agenda, organisation des déplacements et des réunions…), elle sera l’interface avec le service Production, le prestataire transporteur et, bien sûr, le client, notamment dans le cadre de la relance des impayés, premier signal d’alarme d’une possible insatisfaction…à moins qu’il ne s’agisse d’un passage à vide financier, laissant présager une baisse des commandes ou la disparition pure et simple du client. Mais aussi pour s’assurer de la réception par le client de l’offre de l’entreprise.

Se souvenant de ses cours, le chargé de Veille déplore alors que les entreprises françaises confrontées à une crise n’en retiennent que l’aspect menaçant. En l’espèce, cette attitude pour le moins prudente fera le jeu d’un nouvel entrant sur le marché, pour peu qu’il soit audacieux. Il peut s’agir d’un nouvel arrivant national, à la faveur d’une évolution technologique, ou étranger. Car si, dans notre beau pays, crise est synonyme de danger, dans d’autres cultures, elle représente des opportunités à saisir.

Fort de cela, il est donc possible de dérouler

STRATEGIE

Le Chargé de Veille, ignorant totalement les arcanes du recrutement, mais soucieux d’affiner le portrait-robot de la future perle rare, va donc voir le Directeur Commercial et pose la question bête à 1 euro : quelles sont les orientations commerciales de l’entreprise ? Pour lui, deux options co-existent :

  1. 1.       Stratégie de continuité : l’entreprise fait le dos rond et pratique une politique de fidélisation de la clientèle. Si une telle option limite la prise de risque, elle n’en demeure pas moins peu porteuse d’inquiétude pour la concurrence, qu’il s’agisse de nouveaux entrants ou d’entités bien installées. Une telle option suppose, au préalable, que le client se trouve déjà au cœur du discours marketing de l’entreprise, que ce soit dans le cadre de la communication institutionnelle de l’entreprise (sites institutionnels, portails, presse…) ou conversationnel (blogs, fora, medias sociaux…). Faute de quoi, l’internaute remarquera rapidement la volte-face, ce qui mettra l’image de l’entreprise en porte-à-faux.

Si la stratégie de l’entreprise penche dans ce sens, notre chargé de Veille, qui délimite toujours le périmètre de sa recherche, va, à l’issue d’une synthèse des annonces trouvées au hasard de ses recherches sur les job boards, inventorier et présenter les talents que devra manifester la candidate idéale :

-          Expérience au sein d’une Direction Commerciale

-          Maîtrise du Pack Office (essentiellement Word et Excel)

-          Suivi des ventes,

-          Mise à jour des indicateurs commerciaux (marges, prix…)

-          Création & mise à jour des comptes clients

-          Enregistrement des commandes

-          Relances d’impayés

-          Gestion de réclamations

  1. 2.       Stratégie de rupture : l’entreprise prend le secteur à contre-pied en privilégiant la conquête. Cette conquête peut se cantonner au marché national, ou viser une cible européenne, voire extra européenne. Cette option a le mérite de bousculer la concurrence, qui doit décider si elle suit le gros du peloton ou celui qui tente l’échappée, pour reprendre une terminologie en vigueur dans le cyclisme. Cela suppose néanmoins que l’entreprise qui choisit la rupture a évalué le risque pris et sait le gérer, sous peine de se retrouver dans une position délicate. La structure dispose t-elle des financements suffisants pour commercer avec des partenaires étrangers ? Le produit est-il suffisamment innovant ? Le marché étranger familier ? Le recrutement de l’assistante de gestion s’inscrit-il dans une démarche de recrutement plus vaste ?

Les talents requis par l’assistante de gestion diffèreront alors. L’assistante de gestion pourra être davantage une assistante commerciale, voire une assistante Administration des Ventes Export, si l’entreprise s’oriente sur cette voie. Pour le savoir, il suffira à notre chargé de Veille de poser une question : ce recrutement est-il isolé, ou s’inscrit-il dans une campagne plus large ?

Quoi qu’il en soit, outre l’expérience au sein d’une Direction Commerciale, la candidate manifestera les savoir-faire suivant :

-          Prospection commerciale et prise de rendez-vous qualifiés,

-          Préparation des présentations Powerpoint…

-          Maîtrise d’une ou plusieurs langues étrangères (anglais, chinois…)

-          Préparation et suivi des appels d’offre (nationaux ou européens)

-          Préparation de dossiers de demande de financement (auprès d’organismes nationaux ou européens…)

-          Connaissance des modes de paiement internationaux (lettre de crédit documentaire), de la documentation (certificats d’origine…), du transport international (INCOTERMS…)

Le chargé de Veille souligne alors que les deux profils, bien qu’exerçant le même métier, sont sensiblement différents. En procédant ainsi, il participer à la réflexion sur le positionnement, le marketing et la communication de l’entreprise.

VEILLE

La démarche portera sur deux axes :

  1. Recherche de la candidate : le chargé de Veille optera pour plusieurs axes de recherche. Il va sans dire que la liste n’est pas limitative.

Les job boards : c’est le premier réflexe du recruteur. Cependant, à côté des généralistes existent des spécialistes, notamment orientés vers l’international, qui pourront s’imposer dans certains contextes. L’inconvénient du « job board », c’est que les candidatures ne correspondent pas toujours au poste à pouvoir, d’où un processus de sélection parfois chronophage.

Les réseaux sociaux : si la démarche devient de plus en plus évidente, même pour des personnes profanes en veille, encore faut-il savoir s’y prendre, et notamment mettre en place la requête de recherche qui ne vous noiera pas sous des tonnes de résultats sans rapport avec le besoin en information.

Les banques de CV : Là encore, la bonne requête de recherche fera la différence…ainsi que les sites spécialisés.

Les fora : une manière simple et efficace d’entrer en contact avec les professionnels du métier de manière informelle. Il existe notamment un forum dédié aux professionnels du secrétariat et de l’assistanat. Pour autant, les fora généralistes ne doivent pas être sous-estimés.

Les salons : encore faut-il que le délai de recrutement s’y prête. Mais il est possible d’y trouver la perle rare, comme au Carrefour des Assistantes.

  1. Surveillance des concurrents : la veille des « job boards » permettra d’évaluer les profils recherchés par les entreprises concurrentes, qu’il s’agisse d’une concurrence directe (autres loueurs de véhicules frigorifiques) ou connexes (producteurs & vendeurs). Une veille sur certains concurrents laisse apparaître, en outre, qu’ils opèrent à l’international. Un argument de plus qui permettra de justifier le recours à une stratégie de rupture (voir plus haut) si le contexte interne de l’entreprise s’y prête.

RESEAUX

Les réseaux institutionnels :

Le recours aux syndicats professionnels, tels que la Fédération Française des Métiers de l’Assistanat et du Secrétariat, ou aux organismes institutionnels, comme la Chambre de Commerce, permettent de poser une annonce, qui sera lue par des candidats avertis, et non par le tout venant comme c’est souvent le cas sur les « job boards ».

Les réseaux « de fait »

Ils se constituent de réseaux dont l’objectif premier n’est pas tourné vers l’entreprise, mais que celle-ci peut utiliser à son profit.

Les écoles : elles forment les professionnelles qui, pour valider leur formation, doivent effectuer une période de stage ou d’alternance, au cours de laquelle elles doivent mettre en œuvre leurs acquis théoriques. Certaines diffusent les offres de stages ou d’emploi. Un bon moyen pour former un(e) jeune à la culture professionnelle de l’entreprise, même si le recruté ne disposera pas d’une expérience professionnelle, ce qui imposera à l’entreprise une période de formation avant que le candidat atteigne sa vitesse de croisière. Un peu d’astuce dans l’élaboration de la requête de recherche permettra au chargé de Veille de les débusquer.

Les BDE : les bureaux des étudiants constituent toujours une aide complémentaire aux étudiants en recherche de stage ou d’emploi, pour peu qu’ils soient actifs. Ils entretiennent des relations avec les anciens étudiants désormais en poste, qui créent ainsi une chaîne de solidarité. Par ce fait, ils représentent un intermédiaire à intégrer par l’entreprise dans sa démarche de recrutement. Le chargé de Veille les prendra donc en compte, et nouera des liens avec eux pour débusquer la perle rare.

Sans oublier l’épouse du dirigeant et l’association de soutien scolaire dont elle est membre…

Des réseaux immatériels : les réseaux sociaux

S’ils constituent un indéniable outil de Veille, comme nous l’avons vu précédemment, les réseaux sociaux servent aussi de relais de transmission à l’entreprise. Le chargé de Veille se rendra alors compte, à cette occasion, que l’entreprise qui l’a accueilli n’a aucune présence au sein de ces réseaux. Une occasion de mettre en valeur ses connaissances pour afficher l’entreprise et ses valeurs, ainsi que le besoin ponctuel en personnel.

KNOWLEDGE MANAGEMENT

Le temps où un salarié effectuait l’ensemble de sa carrière au sein de la même entreprise a disparu avec les Trente Glorieuses. Et les démarches de prospection sur le marché de l’emploi sont consommatrices en temps et en énergie.

Soucieux d’économiser le sien, le Chargé de Veille saura se constituer, à partir des candidatures reçues, un vivier de candidats potentiels qu’il complètera des annotations de comptes rendus d’entretiens, lorsque ceux-ci auront été reçus dans l’entreprise. Pour la mise en place de ce système d’archivage, le billet « optimiser une banque de CV » reste d’actualité.

RENSEIGNEMENT

Sur la lancée, le Chargé de Veille aurait également pu gérer l’élaboration d’une grille d’évaluation des candidats et d’un questionnaire, en comparant notamment le savoir-être nécessaire pour occuper une fonction de secrétaire ou d’assistante avec celui des candidates. Bien que n’étant pas habilité à faire passer ni à interpréter les tests de type MBTI ou PAPI, il dispose, de par sa formation en Intelligence Economique, de connaissances basiques en psychologie, notamment le comportement adopté lors de situations d’urgence, la gestion du temps et des objectifs ainsi que la définition d’une échelle des valeurs, toutes connaissances lui permettant de mettre en place un protocole d’entretien moins directif que celui habituellement pratiqué par les recruteurs.

Cependant, le dirigeant de l’entreprise et son gendre ont préféré faire passer les entretiens eux-mêmes.

De ce cas d’école émergent deux enseignements :

Le Chargé de Veille n’est pas un recruteur : le rôle du recruteur est, notamment, de définir au plus près le profil du titulaire du poste, notamment en identifiant les compétences clé et les comportements requis, de mener l’entretien de recrutement en prenant en compte les attentes de l’entreprise, les normes légales en vigueur mais aussi, par le biais de l’intégration, de s’assurer que sur un plan professionnel autant qu’humain, le nouveau venu s’intègrera à l’entreprise. Et il dispose pour ce faire, contrairement au chargé de Veille, d’une formation qui le prépare à ces missions. Dès lors, substituer au recruteur le chargé de Veille fut une erreur de l’entreprise. Et notre chargé de Veille stagiaire devrait songer à suivre une formation complémentaire, même courte, avant que de d’entrer dans la peau d’un recruteur.

Par contre, le chargé de Veille, de par sa connaissance d’un Web de plus en plus complexe, constitue un allié précieux pour le recruteur.

Le recruteur n’est pas en charge de la veille : car si le chargé de Veille n’a pas vocation à mener un recrutement, il n’appartient pas davantage à un chargé de recrutement de passer du temps sur Internet à rechercher des profils ou à diffuser des annonces sur les réseaux sociaux. « Une place pour chacun, et chacun à sa place » devrait être le credo de tout dirigeant. Au chargé de Veille l’utilisation professionnelle d’Internet, au recruteur l’évaluation et la validation des compétences du candidat et son intégration dans l’entreprise. Il convient donc de tordre le cou à une idée qui se répand en entreprise, selon laquelle tout le monde pourrait tout trouver sur Internet. Si le souci de faire des économies est louable, les conséquences n’en sont pas moins préjudiciables à l’entreprise : chacun est chez lui partout, tout le monde s’occupe de tout, personne n’est responsable de rien.

Un chargé de Veille se fait l’avocat de l’Intelligence Economique

Développée en France depuis le rapport Martre, et à l’aube de l’arrivée de Walter Butler au sein de l’ADIT, l’Intelligence Economique semble aujourd’hui assise sur une chaise à deux pieds dans les procès d’intention qui lui sont intentés.

Plusieurs billets récents  crient haro sur la matière : fumisterie pour les uns, mirage pour d’autres. L’immonde bête serait, au mieux, mourante, au pire déjà trépassée. Il faudrait donc songer à organiser ses funérailles pour mieux reprendre le cours d’une vie normale.

Sauf qu’un communiqué du Ministère de l’Economie déclare vouloir définir les contours de la politique publique d’Intelligence Economique. Un doute vient alors à l’esprit : se peut-il que le mort soit  en vie et en bonne santé, étendant ses ailes pour mieux prendre son envol ? C’est dans le sens de son « développement foudroyant » que se prononce l’un de ses principaux promoteurs en France. Son discrédit ne serait donc qu’une opération d’influence…Une réflexion s’impose donc, en ce début d’année, afin de démêler le vrai du faux et comprendre où va l’Intelligence Economique en France.

Il convient, avant de défendre la cause, de lire l’acte d’accusation. L’Intelligence Economique ne serait qu’un concept flou et fumeux, bon à envoyer aux oubliettes (I). Un examen plus approfondi révèle pourtant  une appréhension insuffisante par ceux qui devraient l’utiliser (II).

I Un concept en apparence flou et fumeux…

Pas moins d’une dizaine de définitions tentent d’expliciter la notion : grille de lecture, ensemble d’outils et de pratiques, gestion ou maîtrise de l’information, surveillance de l’environnement…Aucune n’a rencontré l’assentiment général, y compris celle émise par l’article 33-1 de la loi LOPPSI 2, qui inquiète même les professionnels. Il semble que les attentes des doctrinaires autour de la matière divergent. Cette divergence trouve sa source dans l’appellation même de la matière, à la fois faux ami (A) et fausse piste (B).

A « faux ami »

En linguistique, le faux ami désigne deux mots « appartenant à deux langues différentes, qui ont entre eux une grande similitude de forme mais dont les significations sont différentes ».

C’est le cas du terme « intelligence » : là ou, en langue anglaise, le mot désigne également une information sensible et, par dérivation, les gens qui collectent et traitent cette information, la langue française la définit simplement comme la faculté de connaître et de comprendre. L’acception française de l’intelligence marque ainsi sa fidélité à son origine latine.

Il reste que là où la langue française représente l’Intelligence Economique sous les traits d’un savant d’un chercheur ou d’un doctrinaire, l’anglais lui donne l’apparence d’un pilote de chasse, dont la survie dépendrait de sa conscience de son environnement et de son aptitude au combat. Ce qui ne serait qu’une banale divergence de vue dans un monde d’états aux frontières étanches prend une autre dimension avec la mondialisation des économies. Nul ne peut désormais se contenter de défendre son pré carré, fût-il sémantique, surtout à l’heure où la culture anglo-saxonne gagne du terrain. Or, fonder son action en s’appuyant sur un terme susceptible de deux acceptions si différentes ne peut qu’engendrer confusion et incompréhension. Voilà qui explique la défiance des TPE et des PME envers le concept. Quiconque est dans la confusion  et l’incompréhension n’est pas dans l’action. Surtout quand le faux ami envoie vers une fausse piste.

B Fausse piste

La notion d’Economique accolée à l’Intelligence, renvoie, quant à elle, à celle d’économie, définie comme l’« ensemble de ce qui concerne la production, la répartition et la consommation des richesses et de l’activité que les hommes vivant en société déploient à cet effet ».

Le contenu de la notion, de par son étendue, donne donc le vertige : financement de l’économie, politique macroéconomique de l’Etat en matière de lutte contre le chômage et l’inflation, mondialisation et organisation des échanges internationaux… Sans omettre la partie qui intéresse la plupart des entreprises : compétitivité et relations individuelles et collectives de travail…Des champs d’intervention qui semblent fort éloignés des thématiques de l’Intelligence Economique . cette distance s’accroît encore en lisant la préface de Joël de Rosnay à l’ouvrage « Intelligence Economique, un guide pour une économie de l’intelligence » de Guy Massé et Françoise Thibaut. M. de Rosnay évoque, à cette occasion, l’« océan d’informations » dans lequel serait plongé non seulement les entreprises, mais aussi les particuliers, notamment avec l’irruption des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication). Analyse, anticipation, communauté, communication, compréhension, distance, proximité, réagir, rupture, technologie, vigilance,  vision, visibilité…La terminologie employée par les auteurs dans leur ouvrage emprunte davantage à la communication qu’à l’économie. Le terme même d’économique semble, dès lors, utilisé bien mal à propos.

La cause semble donc entendue : ces deux termes embrassent des réalités tellement diverses, variées et complexes qu’ils n’expliquent rien. Leur juxtaposition ne peut, au contraire, que prêter à confusion. Et parler d’« économie de l’intelligence » renvoie vers la notion d’intelligence, dont le caractère ambigu a été précédemment détaillé. Voilà une expression que plus on explique, moins on comprend, un peu comme ce rond-point de Raymond Devos dont les rues adjacentes sont en sens interdits…Dès lors, inutile de s’encombrer plus longtemps d’une telle abstraction…

II …mais dont la réalité est mal appréhendée en France

L’Intelligence Economique, une abstraction :  voilà qui, sans aller jusqu’à l’hilarité, susciterait l’incompréhension non seulement de nombres d’Etats européens ou non qui ont mis ce concept en pratique, mais également de grands Empires aujourd’hui disparus, pour qui l’Intelligence Economique était une réalité, quel que soit le nom qui lui était attribué alors (A). Il semble plutôt que l’Intelligence Economique souffre de l’ampleur de son champ de vision (B).

A L’Intelligence Economique dans l’espace et le temps

Contrairement à une idée reçue, l’Intelligence Economique dispose d’une histoire, qui remonte au Moyen-Âge. Si le système de  Venise est connu, son existence s’inspire partiellement de ce qui existait dans le tout-puissant Empire byzantin.

Forte de son héritage médiéval  vénitien,  L’ Italie bénéficie d’une culture de la collecte et du partage de l’information, fondement de l’Intelligence Economique. Mais la tradition n’est pas nécessaire à la mise en place d’un système d’information performant. Le cas de l’Allemagne est, à ce titre, éloquent. Voilà un jeune Etat qui a compris que, pour rivaliser avec son concurrent anglais, il devait développer une gestion des connaissances en réseaux. Cette compréhension de l’importance des réseaux pour renforcer la compétitivité est comprise même hors d’Europe par les pays du Maghreb. Un tel réseau existe également en France. Mais la culture de l’information ne trouve pas son origine uniquement dans le monde des affaires. En Russie, l’information est avant tout une affaire de militaires, marqué par l’importance des préoccupations sécuritaires et leur corollaire, le secret. L’information dans ce pays est donc centralisé au niveau étatique, l’Etat étant pourvoyeur d’informations. Il peut cependant se borner à jouer un rôle de régulateur des flux d’informations, comme c’est le cas au Japon.

Les exemples précédemment évoqués constituent la preuve qu’autant d’Etats dans des régions différentes du monde ont adopté l’Intelligence Economique le plus naturellement du monde, avec des résultats concluant. Les exportations allemandes aujourd’hui ou nipponnes, dans les années 80, en sont les exemples les plus frappant. Dès lors, la remise en cause de l’Intelligence Economique en France serait-elle une exception culturelle ?

B « Qui trop embrasse mal étreint »

La « valeur ajoutée » de l’Intelligence économique est de sélectionner et de hiérarchiser une information accessible mais surabondante afin de fournir aux entreprises des données qui leur soient utiles dans la détermination de leur stratégie d’action. Encore faut-il définir le périmètre de la recherche d’information et des sources disponibles. Or, ce périmètre englobe des réalités très différentes : technologiques, commerciales et concurrentielles, réglementaires, financières, socioculturelles… Les organigrammes des entreprises, fortement cloisonnés autour des services et des compétences, rendent difficile à des managers peu aptes à gérer des organisations en réseau l’intégration d’une discipline qui prône le décloisonnement, ressentis comme des menaces à la cohésion générale ou à des positions personnelles acquises, d’où la difficulté de détecter des métiers spécifiques à l’Intelligence Economique.

Un phénomène similaire frappe le Droit, matière aux implications multiples également boudée par les entreprises qui l’ont externalisé. Droit Public ou Privé, national, européen ou international, droit des affaires, du travail, de l’environnement ou de la propriété intellectuelle, les champs de compétences du Droit sont protéiformes, plus peut-être que ceux de l’Intelligence Economique. Pourtant, la matière tire sa légitimité de son goût pour les définitions claires. Elle génère ainsi ses métiers spécifiques, et la diversité des domaines abordés requiert une spécialisation au sein de chacun d’eux.

Une telle clarté et de telles spécialisations font encore défaut à l’Intelligence Economique, et remettent en cause sa légitimité. Enseignée par des messagers issus de l’enseignement supérieur, peu au fait des réalités matérielles de la vie d’entreprise, le message valorise une démarche macro-économique, alors que les entreprises se trouvent confrontés à des problématiques micro-économiques. Le temps de l’« honnête homme », instruit de tout, est désormais révolu.

Vers une nouvelle sémantique de l’information en entreprise

Force est de constater que l’Intelligence Economique en France manque d’un discours clair, qui lui ferme les portes de nombre d’entreprises. Cet hermétisme n’est pas sans risque, notamment celui de voir l’Intelligence Economique à la française supplantée auprès des TPE et PME-PMI. Il devient donc urgent, tel l’alchimiste médiéval, de pratiquer l’« œuvre au noir » afin de débarrasser cette pierre philosophale de notre économie de ses impuretés.

De l’Intelligence Economique au renseignement commercial

Puisque l’Intelligence Economique se donne pour mission de collecter et d’analyser des données afin de les convertir en informations, puis en connaissances exploitables par un décideur pour définir sa stratégie, il paraît opportun de substituer au terme évocateur de controverses celui de renseignement commercial. Une telle terminologie ramènerait l’Intelligence Economique française dans la logique de renseignement qui caractérise la matière dans les autres pays européens, Angleterre et Russie notamment, tout en évitant la militarisation de la matière, peu en vogue auprès des entreprises françaises. Il serait, en outre, plus aisé de développer une Intelligence Economique à la française et d’en expliquer l’intérêt aux entreprises sceptiques avec des termes spécifiquement  français, plutôt qu’avec l’ambigüe notion d’Intelligence.

Pour attirante que soit cette proposition, elle se heurte à deux obstacles.

La substitution du renseignement commercial à l’Intelligence Economique laisse sur le bord de la route deux des champs de compétences de l’Intelligence Economique : la protection du patrimoine immatériel de l’entreprise et les actions d’influence, notamment valorisées derrière la problématique de l’e-réputation. Or, l’Intelligence Economique ainsi modifié perd son caractère opérationnel  pour ne devenir qu’une matière stratégique. Bien entendu, l’obstacle est contournable en rappelant le besoin de l’Intelligence Economique française de se spécialiser. Mais cela supposerait alors de créer une nouvelle discipline qui engloberait les deux laissés pour compte, et qu’il faudrait nommer d’une appellation claire et précise. Une solution génératrice de difficultés supplémentaires, malgré son caractère apparemment simplificateur, est rarement bonne.

En outre, il s’avère que même les mots ont une réputation, n’en déplaise aux amoureux de la linguistique. Or, le mot renseignement, s’il est sémantiquement correct, véhicule derrière lui une série de clichés qui sentent le soufre : espionnage, barbouzes, écoute téléphonique, pose de micros, virus et chevaux de Troie…Il sera, dès lors, compliqué d’obtenir l’adhésion des entreprises à la notion de renseignement, à l’heure où la RSE les appelle à plus d’éthique. La réhabilitation du terme de renseignement reste toutefois possible,  mais au prix d’un travail éducatif de longue haleine incompatible avec l’urgence de la situation.

De l’Intelligence Economique aux systèmes d’informations/integrated Intelligence

Nous venons de voir que l’Intelligence Economique ne se borne pas à recueillir des données. Elle protège et diffuse également de l’information. Dès lors, le recours à l’appellation de systèmes d’informations est tentante. Sa définition correspond à ce qui est généralement attendu de l’Intelligence Economique. Elle permettrait de se débarrasser du terme d’Intelligence Economique sans perdre aucun des champs de compétence de la matière. En outre, elle permet la réalisation d’une fusion entre Marketing et Intelligence Economique, les deux poursuivant des objectifs communs, tout en gardant leur spécificité. Enfin, la traduction de ce nouveau terme par le vocable anglais integrated Intelligence permet d’exporter vers des pays non-francophones l’Intelligence Economique à la française, et de renforcer la compétitivité des entreprises françaises sur la scène internationale, donc de réaliser une intéressante opération d’influence culturelle.

Mais là encore, la suggestion n’est pas exempte de critiques.

D’abord parce que qui dit système d’informations dit informations. Or, aux yeux de certains, et malgré un monde qui change de plus en plus vite et devient de plus en plus complexe, l’information devrait être gratuite. Il en résulte une inquiétude relative au retour sur investissement d’une stratégie de veille et une inflation corrélative des offres de stages, même si l’application du cycle de l’information constitue une réponse adéquate à cette question.

Il est ensuite peu réaliste de penser que la fonction Marketing va se laisser englober dans un ensemble plus vaste sans rechigner. Nous avons vu précédemment que l’Intelligence Economique remet en cause des positions personnelles acquises. Or, le travail en France n’est pas uniquement un moyen d’assurer sa subsistance matérielle et financière. C’est aussi une affirmation de son appartenance à un collectif : corps de métier, mais aussi établissement de formation.  Ce corporatisme pourrait voir l’arrivée de nouveaux venus non issus du sérail d’un mauvais œil. En outre, le français considère, plus que ses voisins européens, le travail comme une voie d’épanouissement. Dans ces conditions, la modification d’un service Marketing existant en entreprise sous des formes plus ou moins développées par incorporation d’autres professionnels va générer des problématiques d’intégration dont la gestion peut se révéler délicate, notamment dans les entreprises au sein desquelles la stratégie vise à développer ses parts de marché. Enfin, le taux de chômage élevé en France et l’inquiétude soulevé par l’emploi précaire génère des tensions et des réflexes de défense professionnel peu compatible avec tout changement dans l’organigramme de l’entreprise.

D’ailleurs, la place des systèmes d’informations dans les organigrammes d’entreprises pose question. Les placer auprès de la Direction du Service Informatique ? Du Département Commercial ? Du Responsable R&D ? Du Directeur Administratif et Financier ? Du PDG ? Autant de choix révélateurs de la stratégie de l’entreprise et de ses besoins en informations, instructifs dans le cadre d’une veille concurrentielle.

Le débat reste ouvert.

Quelle place pour les chargés de veille en entreprise ?

De nombreuses voix s’élèvent, dans les milieux spécialisés, pour déplorer le retard de la France, voire de l’Europe, en terme de mise en place de dispositifs d’Intelligence Economique. Certains vont jusqu’à souhaiter une démocratisation de l’enseignement des pratiques de la Veille et de l’Intelligence Economique au sein des établissements d’enseignement supérieur français.

Cependant, cette doléance émane t-elle de la sensibilité des structures publiques aux enjeux de l’Intelligence Economique, ou est-il également ressentie au sein des entreprises ?

Pour répondre à cette question, il importe d’évaluer l’état de l’enseignement en France de la Veille et l’Intelligence Economique et de mesurer l’écart entre les formations dispensées et les besoins des entreprises, notamment des Ressources Humaines. Un tel examen aurait également pu être effectué par des concurrents étrangers désireux de détecter les forces et les faiblesses des méthodes de gestion et de prises de décisions des entreprises françaises, notamment les PME/PMI qui représentent 97% de la population des entreprises, pour adapter leur stratégie de conquête du marché en conséquence. Quel que soit l’angle choisi, la démarche reste la même : identifier les établissements qui enseignent la Veille (I) et évaluer la portée de l’enseignement (II).

I QUI ENSEIGNE LA VEILLE ?

Deux tendances cohabitent dans l’enseignement de la Veille en France :

  1. La spécialisation en Veille, enseignée à titre exclusif (A)
  2. L’intégration de la Veille dans un ensemble plus vaste, et son enseignement en tant qu’accessoire de cet ensemble (B).

Il convient de réserver une place à part à l’Institut de Formation des Agents de Recherche (IFAR), qui délivre un certificat de capacité d’Agent de Recherche. Au sein de cette formation, 84h de cours portent sur la lutte contre l’espionnage économique. Le cas des agents de recherche est à dissocier. Leur formation porte sur l’espionnage économique et non sur la Veille ou l’Intelligence Economique, qui diffère de l’espionnage par la légalité d’obtention de données. Pourtant, le CNSP-ARP considère que tout prestataire de Veille doit être agent de recherche privé (ARP) déclaré auprès de la Préfecture du département où il exerce ses fonctions. La réponse à leur fournir paraît simple : si les agents de recherche privés souhaitent exercer les métiers de la Veille et l’Intelligence Economique, il ne tient qu’à eux de suivre la formation en Intelligence Economique qui les instruira sur ces métiers à part entière.

A L’enseignement a titre exclusif

Les établissements privés de formation à l’Intelligence Economique

1. ESLSCA – EGE

3ème cycle Stratégie d’Intelligence Economique

2. SKEMA Business School

MS Intelligence Economique et Management des Connaissances

3. EISTI

Mastère Spécialisé en Analyse Stratégique et en Intelligence Economique

Les établissements publics dispensant une formation à l’Intelligence Economique

Université d’Angers, Master 2 Intelligence Economique et Stratégies Compétitives

B l’enseignement à titre accessoire

Les établissements de formation aux métiers du commerce

INSEEC, Ecole de commerce : Master en Marketing, Communication et Stratégie Commerciale,

ESG : Ecole de commerce : Master spécialisation e-commerce, cours de veille stratégique

ESSEC : Ecole de commerce : Master Stratégie et Ingénierie des affaires internationales

Les établissements de formation aux métiers de l’information et de la communication

Université Paris VIII, Master Communication Numérique, conduite de projets et veille stratégique

Université Bordeaux III, Master Communication Publique et Politique

Institut d’Administration des Entreprises (IAE), Master Management des Systèmes d’Information

Institut des Etudes Politiques (IEP), Master Recherche en Valorisation de l’Information

Contrairement à une rumeur communément répandue, l’enseignement de la Veille se généralise. De ce fait, nombre de jeunes diplômés sont sensibilisés à cette activité, et peuvent prêcher la bonne parole dans les entreprises dans lesquelles ils occupent leurs fonctions.

Cependant, il apparaît de plus en plus fréquemment, au travers des offres d’emploi, que les entreprises considèrent la Veille comme une mission, et non une fonction, et ce afin de réduire le coût de la main d’oeuvre. Cette mission est alors dévolue aux assistantes commerciales, lorsqu’il s’agit de veille concurrentielle, aux assistantes juridiques ou aux assistantes RH pour la veille juridique. Quant au responsable technique, il lui incombera la veille technologique, si elle ne relève pas déjà de la compétence du chef de produit. Et certaines entreprises n’hésitent pas à solliciter d’un ingénieur qu’il effectue à la fois la veille technique, marché et financière. Les spécialistes de la Veille resteront perplexes quant à l’exploitation possible des résultats obtenus, tant il est vrai que ceux à qui cette mission incombe sont rebutés par son caractère chronophage. Tout au plus en déduiraient-ils qu’ils se trouvent en présence d’une entreprise dont la culture hiérarchique repose sur un strict cloisonnement des activités. Or, la cartographie des métiers de l’Intelligence Economique montre qu’entre ces différentes activités existent des « zones grises », sur lesquelles un chevauchement se constate. Le cloisonnement de la Veille induit donc que les personnes de deux services différents peuvent, sans le savoir, réaliser une veille sur le même sujet. Voilà qui accroît encore la réputation de chronophagie de l’activité tout en diminuant son ROI. Accessoirement, cela indique que la ou les personnes en charge de la stratégie d’entreprise appréhendent la complexité de leur environnement économique en simplifiant les problématiques de manière parfois arbitrairement réductrices pour les faire coïncider avec la logique formelle à laquelle ils sont habitués. La démarche RH d’une entreprise, telle qu’elle transparaît au travers des offres d’emploi qu’elle diffuse, fournit donc à son concurrent des informations sur son approche de l’environnement économique.

Reste une seconde question à envisager : comment la veille est-elle enseignée ?

II COMMENT LA VEILLE EST-ELLE ENSEIGNEE ?

En janvier 2005 a été adopté par le Haut Responsable à l’Intelligence Economique (HRIE) et le Secrétaire Général à la Défense Nationale un référentiel de formation en Intelligence Economique en cinq pôles : environnement économique, enjeux de l’Intelligence Economique, management de l’information et des connaissances, protection et défense du patrimoine immatériel et stratégies d’influence.

A L’enseignement à titre principal

Dans les établissements privés d’enseignement de l’Intelligence Economique, le référentiel sert, bien entendu, de fondement à l’enseignement dispensé, même si l’importance accordée à chaque Pôle varie d’une école à l’autre.

B L’enseignement à titre accessoire

Compte tenu de la diversité des établissements et des enseignements proposés, un passage en revue exhaustif s’avère impossible. Néanmoins, puisque la demande des entreprises est forte en prestation de veille commerciale et marketing, les formations dispensées en Ecole de Commerce retiennent l’attention :

  • Le Master 2 « Marketing, Communication et Stratégies commerciales » de l’INSEEC propose, dans sa formation transversale, un cours de psychologie du consommateur et stratégies de persuasion. Celui-ci entre dans le cadre du pôle 5 « stratégies d’influence et de contre-influence » du référentiel de formation à l’Intelligence Economique. Il en va de même du cours de Communication et marque, que suivra l’étudiant désireux d’étudier la spécialisation « Management des marques ». Bien que le détail des cours ne soit pas disponible, on se surprend à espérer que les enseignants attireront l’attention de leurs élèves sur les notions de légalité et d’éthique, clairement présente dans le référentiel de 2005. L’ignorance de ces deux éléments phare de l’influence pourrait provoquer des conséquences désastreuses sur la réputation en ligne de l’entreprise.

Quand à la spécialisation « e-business », elle propose un cours de Maîtrise des Outils liés à Internet, qui entre dans le cadre du pôle 3 « Management de l’information et des connaissances ». Il peut paraître surprenant que ce cours soit réservé aux seuls étudiants de la spécialisation « e-business », lorsqu’on sait l’importance d’Internet dans la communication quotidienne des entreprises, même lorsqu’elles ne proposent pas de vente en ligne.

  • Le Master Spécialisation « e-commerce » de l’ESG recèle lui aussi des enseignements intéressants. On y évoque la veille stratégique, les media sociaux (pôle 3 : « management de l’information et des connaissances »), la sécurité informatique (pôle 4 : « protection et défense du patrimoine informationnel et des connaissances »). Et l’école de mentionner tranquillement le métier de chargé de veille technologique comme possible débouché à l’issue de cette formation…
  • Parmi les écoles de commerce, le programme le plus intéressant émane sans doute du Master « Stratégie et Ingénierie des affaires internationales » de l’ESSEC. 15 heures de Marketing Intelligence propose le programme suivant :

- Utiliser les moteurs de recherche en mode expert. (pôle 3)

- Internet visible et invisible. (pôle 3)

- Valider et filtrer les sources. (pôle 3)

- Sécurité et confidentialité sur Internet. (pôle 4)

- Tout trouver sur une entreprise, sa stratégie, ses dirigeants, ses produits, ses tarifs, ses documents confidentiels. (pôle 3)

La connaissance dispensée ne peut être qu’une initiation sommaire. Pour information, une école spécialisée consacre environ 50h à expliquer la mise en place d’un process de veille au sein d’une entreprise. L’ensemble du management de l’information requiert environ 150 heures d’enseignement, soit 10 fois plus que le programme proposé par l’ESSEC.

De ce rapide passage en revue, il apparaît clairement que les diplômés des écoles de commerce, à la sortie de l’école, ne disposent pas des connaissances suffisantes pour mener les missions de veille que les entreprises leur confient. Il leur manque notamment, en amont, le contexte d’Intelligence Economique dans lequel s’inscrit la prestation de Veille, soit les éléments de connaissance nécessaire à l’évaluation des besoins de l’entreprise en gestion de l’Intelligence Economique, la sensibilisation du personnel aux problématiques induites par l’Intelligence Economique ou la mise en place d’un processus d’Intelligence Economique. Mais à leur décharge, certains dirigeants d’entreprise ne maîtrisent pas davantage ce contexte d’Intelligence Economique, pourtant indispensable dans l’appréciation de situation et la prise de décision stratégique.

Il est d’ailleurs révélateur que les jeunes diplômés des Ecoles de Commerce ci-dessus énumérées ne disposent d’aucune méthodologie d’analyse pour convertir ces données en informations, puis en renseignements de nature à éclairer les enjeux stratégiques auxquels leur entreprise devra se confronter. Faute d’être secondés, ils risquent l’« infobésité », ou surdose de données informatives, inexploitables à l’état brut.

A la lumière de ces constatations, l’un des enjeux proposés tant aux institutionnels (CCI, Chambres des Métiers…) qu’aux organisations professionnelles représentatives des acteurs de la Veille et de l’Intelligence Economique est de retenir l’attention des dirigeants d’entreprise sur la polyvalence des acteurs professionnels et d’informer sur l’importance et la diversité des sujets de Veille. Un véritable chantier de communication…

Méthodes de recrutement discriminatoires : un chargé de veille avertit

Le chargé de Veille exerce en entreprise une fonction transversale. Dès lors, tout ce qui peut altérer positivement ou négativement sa présence et son influence sur son environnement économique l’intéresse. Y compris ce qui se passe au cours des phases de recrutement.

Comme je le dis assez souvent, tout le monde parle de tout sur Internet. Y compris, par exemple, des entreprises qui utilisent des méthodes de recrutement discriminatoires. Pour parcourir le Net à longueur de journée afin de réaliser des audit de réputation en ligne, je puis vous assurer que la réputation RH de telles entreprises est durablement entachée. Comme tout candidat consulte Internet afin de savoir ce qui se dit sur l’entreprise avant l’entretien, celles dont les pratiques discriminatoires seront dénoncées auront plus de difficultés que les autres à attirer les candidats, donc à pourvoir un poste vacant.

L’utilisation de méthodes discriminatoires intervient aussi dans l’évaluation de la démarche RSE (Responsabilité Sociétale d’Entreprise). Cette démarche, qui inclut une dimension sociale, prend en compte l’attitude de l’entreprise non seulement envers ses salariés, mais envers les stagiaires (de nombreuses entreprises commencent à comprendre que ces stagiaires sont aussi des porte-parole depuis que certains sites Internet leur offrent une tribune d’expression) et même envers les candidats. Les entreprises discriminatrices se verront alors taxées de « greenwashing » (discours RSE à des fins exclusivement publicitaires).

Tout cela ne sera pas sans conséquence sur la réputation de la marque commercialisée par l’entreprise.

Voilà pourquoi, avant de mettre en place une stratégie de communication ou après l’avoir mise en oeuvre, toute entreprise, quelle que soit sa taille, devrait établir un état des lieux de son image auprès des internautes. Car, précision importante, la communication d’entreprise n’est plus réservée aux seuls ténors du CAC 40. Les internautes parlent de toutes les entreprises, quelle que soit leur taille. Et une image négative touche plus durement une entreprise de petite taille qu’un grand compte.

En outre, grâce aux moteurs de recherche, Internet se souvient de tout ce qui a été discuté. De ce fait, dans 10 ans, les internautes retiendront que telle entreprise pratique la discrimination, même si l’entreprise a, depuis, changé.

Donc entrepreneurs, réfléchissez avant de vous engager…

Le chargé de veille exerce un métier à part entière

Juste un mot pour vous signaler cette brève sur « un blog pour l’information juridique« , intitulé « Veilleur, un métier en soi« .

A l’heure où nombre d’entreprises font effectuer leur veille par des stagiaires, je ne peux qu’adhérer à ce postulat.

Les sectes investissent l’entreprise

Le rapport 2008 de la MIVILUDES (Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires) attire de nouveau l’attention des entreprises sur les risques d’infiltration par des groupements sectaires. Souvent sous-estimé, le risque n’en n’est pas moins réel, et sa réalisation paralyse les acteurs de l’entreprise, le plus souvent impuissants contre cette menace qu’ils n’ont pas su anticiper et qu’ils ne savent pas éradiquer.

LA SECTE : UN INCENDIE DANS L’ENTREPRISE
Le développement d’un incendie repose sur deux éléments : l’oxygène et le combustible. La secte n’est pas différente. Son combustible s’appelle argent, et son oxygène légitimité. Or, l’entreprise contient, en son sein, les deux éléments. Grâce aux entreprises, les sectes peuvent détenir un pouvoir économique, exercer un contrôle sur le fonctionnement d’organismes, influencer, conquérir des esprits subtils et brillants qui leur permettront d’acquérir la reconnaissance et le brevet d’honorabilité qu’elles convoitent. La mise en état de sujétion (ou emprise sur l’individu) peut devenir un risque pour le bon fonctionnement de l’entreprise. Autrement dit, les entreprises risquent de contribuer au financement des sectes et aussi d’être déstabilisées par leur influence.

Une fois dans l’entreprise, la secte peut recruter de nouveaux adeptes parmi les salariés, notamment par le biais des formations en développement personnel, ou reverser au mouvement tout ou partie de l’argent gagné par l’entreprise, notamment l’argent de la formation. Mais elle peut aussi s’appuyer sur des adeptes déjà présents dans l’entreprise comme relais d’influence pour en prendre la direction et le contrôle. Les adeptes ainsi recrutés peuvent, par la suite, être débauchés par la secte, causant à l’entreprise une perte de potentiel humain, détenteur à la fois de la culture et du savoir-faire de l’entreprise. Enfin, l’entreprise liée à une secte subit une perte de son image de marque auprès des consommateurs, des candidats ou des citoyens, mais aussi de ses clients, ses salariés non-adeptes et ses financeurs. Cette perte de crédit, notamment auprès des clients, entraîne le départ des clients vers les concurrents, une réduction de l’activité de l’entreprise et la baisse de son chiffre d’affaire. L’infiltration comporte, en son sein, des risques d’atteinte à la fois au patrimoine matériel et au patrimoine immatériel de l’entreprise.

LES PORTES D’ENTREE DES SECTES
Les sectes et associations voisines privilégient trois portes d’entrée pour infiltrer l’entreprise.

La formation. Plus de vingt deux milliards d’euros sont dépensés chaque année pour la formation professionnelle, c’est dire si ce secteur a de quoi séduire. Peu réglementé, mal surveillé, ce marché est une véritable aubaine pour les sectes, d’autant plus que les entreprises ont tendance à sous-traiter la formation sans être trop regardantes sur le contenu. La liste des entreprises françaises ayant été en relation avec des sectes est longue, mais reste méconnue. Et pour cause personne n’a envie de travailler avec des sectes : ni les entreprises, ni les salariés, ni les comités d’entreprise (CE). Mais comment faire ? Ce thème est frappé d’omerta au sein de l’entreprise, les salariés et entreprises victimes se font rarement connaître, et les ministères impliqués ne livrent des informations qu’au compte-gouttes. Dans les entreprises de plus de 50 salariés, il appartient au CE de faire preuve de vigilance, notamment en réclamant le programme détaillé de la formation, en s’assurant de la compétence des formateurs auprès du Syndicat Professionnel des Formateurs ou des organismes collecteurs. Le responsable Intelligence Economique, de par sa mission de protection des informations de l’entreprise, peut être à même de détecter et combattre la menace représentée par une infiltration sectaire.

Le recrutement. Récemment, un grand groupe de distribution spécialisé, désireux de s’implanter massivement en Chine, a eu un doute sur le personnel recruté par un cabinet, pour des postes stratégiques. Bien lui en a pris. Deux dirigeants du cabinet étaient d’obédience sectaire.

L’informatique. La nouvelle voie royale. Les sectes sécrètent des sociétés informatiques difficiles à repérer car elles n’ont aucun lien apparent avec elles. Une fois entrées dans la place, elles ont deux stratégies. Soit prendre carrément le pouvoir dans l’entreprise, soit, et c’est le cas le plus fréquent, pomper au fur et à mesure les informations vitales. Le Service Central des Préventions de la Corruption, service interministériel, s’intéresse aux « dérives qui consistent, notamment, à l’utilisation par des individus malhonnêtes d’organisations dites sectaires pour accaparer pouvoir et argent». Par exemple, l’utilisation par une entreprise de logiciels informatiques… aptes à «pomper » des informations vitales ou confidentielles. C’est de l’espionnage industriel ou commercial.

Sur ce point, comme sur bien d’autres, mieux vaut prévenir que guérir.