Chargé de Veille : faut-il flinguer les seniors ?

A la vérité, voilà une manière bien déplaisante de commencer un billet, et ce pour deux raisons :

La première, parce qu’un billet, quel que soit l’expertise de son rédacteur, devrait moins s’attacher à poser des questions qu’à apporter des réponses.

La seconde, parce que je ne prône pas la provocation systématique pour attirer le lectorat. D’autres le font avec infiniment plus de talent et, surtout, de réussite dans leur démarche.

Mais il existe des exceptions pour confirmer la règle, et ne pas s’enfermer dans une routine sclérosante : le coup de gueule, par exemple.

A l’origine de mon éclat de voix, la relecture d’un ancien billet « Chargé de veille, plus qu’un job d’étudiant, un vrai métier« , rédigé au cours d’un trajet Angers/Paris.

Et un propos émanant d’un conseil ANPE me revient alors à l’esprit : « Un poste en entreprise est comme une personne humaine : il a un nom, un sexe, un âge, une adresse, un niveau d’étude et un profil psychologique. Et le métier du DRH est de trouver la personne qui correspondra au poste et à son environnement humain. » En clair, le DRH serait la marieuse de l’entreprise.

Du coup, une interrogation me tenaille : à quoi ressemble le chargé de veille en ce début d’année 2012 ? Existe t-il une typologie du Chargé de Veille ? Le propos de mon interlocuteur a t-il cédé, face à l’impératif RSE (Responsabilité Sociétal d’Entreprise) et au discours sur la diversité dont chaque entreprise se fait désormais le porte-parole.

Et voilà que, ni une ni deux, le chargé de veille que je suis saute sur son ordinateur pour avoir l’avis d’Internet sur la question. Je vous fais grâce de la mise en place de la requête soumise à « Google est ton ami » (quoique j’ai d’autres amis sur Internet, heureusement pour moi) et arrivons en au résultat. Le conseiller ANPE avait-il raison ?

Nom : une identité à affiner
Puisque la recherche porte sur le chargé de Veille, j’ai commencé par là. Et là, surprise, le chargé de veille « pur et dur » ne représente plus que 17% du métier, talonné qu’il est par les professionnels du discours « corporate » (39%) et marketing (28%). Dans la première catégorie, on pense tout de suite au Community Manager, très en vogue en ce moment, que l’on décline aussi en chargé de Veille e-réputation, animateur de communautés, conseil en médias sociaux & relations blogueurs voire social media manager. Curieusement, le curator, que d’aucuns vouaient aux latrines, est absent de ce panorama. Echec d’une nouvelle terminologie ? Probable, l’appellation métier obéissant parfois aux diktats du marketing. Car le marketing semble de plus en plus désireux d’absorber en son sein l’activité de veille, comme le montrent les responsables Opérations / Marketing, ainsi, bien sûr, que le marketing Internet et mobile, mais aussi les chargés d’étude. D’ailleurs, compte tenu de l’intérêt porté par les école de commerce pour la Veille et l’e-réputation, rien n’interdit de supposer que les professionnels du discours « Corporate » ne deviennent pas professionnels du discours marketing. Parmi les chargés de Veille, la veille technologique ne mobilise que 11% des professionnels, parmi lesquels des chargés de Veille technologiques, des webmasters, des chefs de projets innovation et les métiers de la communication 5%, essentiellement des journalistes et des documentalistes.

Ce panorama illustre parfaitement la diversité des situations professionnelles de ceux qui, un jour ou l’autre, sont tombés dans la marmite de la veille. Pour autant, un adage revient à l’esprit : « qui trop embrasse mal étreint« . Et des tendances, pourtant importante, semblent absentes de ce panorama, comme la veille RH ou la veille juridique. D’ailleurs, la Veille rappelle le Droit : une matière unique, qui s’exerce dans des contextes multiples. Quoi de commun entre le Droit de l’environnement et le Droit de la propriété industrielle, si ce n’est un fond de règles communes et une démarche intellectuelle. Il en va de même pour la Veille. Dès lors, pourquoi ne pas penser à la création de filières ayant leur spécificité ? Veille technologique, Veille e-réputation, Veille marketing…qui pourraient alors devenir des possibilités d’évolution de carrière proposées aux seniors ? Ceux ci valoriseraient ainsi, au travers de l’analyse de données, toute l’expertise acquise durant leur première partie de carrière. Et un bon analyste, ça n’a pas de prix.

Sexe : bonjour la testostérone
Si le sexe des anges est difficile à déterminer, celui du chargé de Veille saute aux yeux : c’est, dans 80% des cas, un homme. Voilà qui sape tous les beaux discours d’entreprise sur la diversité, notamment au sein des équipes de Veille. Alors, au delà des excuses habituelles des entreprises pour préférer les hommes aux femmes (congé de maternité, enfants malades…), réticence à confier une mission réputée technique (quoique…) à des doigts soigneusement vernis et manucurés ? A moins que l’appellation de « veilleuse » ne prête à rire ? Je m’interroge…En tout cas, dommage pour celles que j’ai pu croiser, et qui n’avaient rien à envier à leurs homologues masculins. Avec les seniors, elles constituent les autres « laissés pour compte » des métiers de la Veille. Messieurs les DRH, voilà ce que l’on appelle « gâcher le talent« .

L’Age de raison…ou de déraison
Là encore, les discours d’entreprise sur la diversité vont en prendre un coup, puisque 70% des chargés de veille ont entre 26 et 35 ans, et 30% moins de 26 ans. Ce qui nous ramène au titre de ce billet : que fait-on des seniors ? Ont-ils changé d’orientation professionnelle après 35 ans ? Et dans ce cas, que font-il ? Se sont-ils installé à leur compte ? Ont-ils quitté la France ? Quoi qu’il en soit, cela tendrait à montrer que le métier de chargé de Veille sert, au mieux, de porte d’entrée sur le marché du travail. Avec deux interrogations :

1/Le métier de chargé de Veille inclue une démarche de collecte des flux de données. Puisque les métiers de la Veille se diffusent au sein de l’entreprise, qui supervise cette démarche ?

2/le métier de chargé de Veille inclut une démarche d’analyse des flux de données collectés. Or, compte tenu de leur jeune âge, les professionnels en poste actuellement ne disposent pas du recul nécessaire pour exercer cette activité en toute lucidité. Alors à qui incombe cet aspect de la veille ? Est-il purement et simplement laissé en jachère, ce qui expliquerait, par exemple, la faible présence de nos PME sur les marchés étrangers extra-européens ? Est-il confié aux responsables de service, avec le risque de biais cognitifs que cela génère ? Est-il confié à des intervenants extérieurs ? Et qui réalise la synthèse des différentes analyses pour permettre au dirigeant de l’entreprise de décider en toute connaissance de cause ?

L’une des raisons d’une telle jeunesse saute néanmoins assez rapidement aux yeux : des salaires relativement modiques à verser, compte tenu des dispositions des conventions collectives. Ce qui jette une lueur relativement inquiétante sur l’état des finances des entreprises françaises, notamment les TPE et les PME, et le risque qu’elle soient rachetées par des entreprises étrangères plus fortunées, les allemandes, par exemple, qui, eux, n’hésitent pas à quitter la zone Euro. Cela soulève également une interrogation sur le dynamisme de nos entreprises, qui estiment ne pas avoir les moyens de conserver leur collaborateurs à l’âge où ceux ci atteignent leur maturité professionnelle. Se pose ainsi le délicat problème de la fuite des cerveaux, qui amènera des salariés français à poursuivre leur carrière au sein d’entreprises étrangères qui seront ravies de bénéficier d’un savoir-faire qu’elles n’auront pas eu à leur enseigner et d’une source de renseignement de première main, tandis que la France servira de « centre de formation« . Voilà qui n’est pas sans évoquer un parallèle avec le monde du ballon rond, un milieu où les meileurs éléments filent dans des clubs étrangers plus riches pour jouer des compétitions plus prestigieuses avant de partir en retraite vers 30 ans…mais qui offre aussi des « deuxième carrière » intéressantes. Alors le club de football, modèle RH ? Pourquoi pas…

Localisation : d’est en ouest
Le Chargé de Veille exerce ses fonctions en Ile-de-France (29%), dans la région Rhône-Alpes (24%) ou dans les régions Bretagne/Pays de la Loire (23%). Le Nord/Pas-de-Calais ne vient qu’ensuite (12%) suivi de la Picardie (6%) et des expatriés (6%). Il semble exister une logique dans les besoins des entreprises en veille selon leur région, celle situées à la périphérie de la France (Rhône-Alpes, Bretagne…) semblant avoir des besoins plus fort en veille que les autres. Géographiquement, la région Rhône-Alpes est voisine des régions italiennes de Val d’Aoste et du Piémont, ainsi que des cantons suisses de Vaud, du Valais et de Genève. Quant à la Bretagne, région largement bordée par la mer, elle bénéficie d’une ouverture vers l’étranger, notamment l’Angleterre. Il y aurait don un lien entre veille et commerce international, la connaissance des marchés étrangers impliquant un travail de « desk research » dans le cadre duquel la veille se développe naturellement.

Cependant, pour séduisante qu’elle soit, cette hypothèse achoppe sur un point : quid des régions Alsace/Lorraine, frontalière de l’Allemagne, absente de ce palmarès ? Et la Normandie, pourtant bien plus proche de l’Angleterre que la Bretagne ? Et le Languedoc-Roussillon, voisin de l’Espagne ? Sans compter le faible score de la Région Nord/Pas-de-Calais, pourtant située à la frontière belge. Faute d’élément complémentaire, je laisse ces questions à la réflexion des esprits sagaces qui voudront bien se pencher dessus.

Une autre statistique retient l’attention : les 6% de chargés de Veille exerçant leur talent hors du territoire français. Proportion modeste, certes, mais qui illustre une tendance qui pourrait, pourquoi pas, aller en s’amplifiant si les entreprises françaises persistaient à bouder les professionnels de la veille…ou à les envoyer voir ailleurs si l’herbe n’est pas plus verte lorsqu’ils atteignent un certain âge (ou un âge certain). Car, compte tenu de la proximité de l’étranger, sauter la frontière ne relève pas, dans certaines régions, de la grande aventure. Et être senior, ce n’est sûrement pas être sénile !

Niveau d’étude : les experts
Sur ce point, pas de doute : dans le monde de la Veille, on n’est pas des imbéciles, on a même de l’instruction…Licence et Master règnent en maîtres incontestés. Et les diplômés se partagent en trois catégories : commerce/marketing (45%), Communication/infodocumentation (33%) et technologie (22%). Avec parfois, des croisements : communication et multimedia, par exemple.

Ce niveau d’étude aussi élevé n’est pas sans poser quelques soucis au sein de certaines entreprises. En témoigne cette lettre envoyée à un candidat éconduit par une jeune entreprise, lui expliquant que, si son expertise et ses qualités d’analyse avaient laissé une impression favorable, l’entreprise, encore en phase de start-up, ne disposait pas d’un poste à la mesure de son talent. Il semble donc qu’en France, la valeur attende le nombre des années, mais moins celles du candidat que de l’entreprise. Cela laisserait-il entendre que dans les grands groupes, « sans bac +5, t’es plus rien » ?

Là encore, comme pour l’âge, il semble que la lecture des conventions collectives éclaire le sujet sous un jour différent : plus le salarié est diplômé, plus son salaire coûte cher à l’entreprise. Ce qui pose, de nouveau, l’inquiétante question de la résistance financière de nos entreprises françaises face à leur homologues européens. A fortiori lorsque le diplômé est, en plus, senior. Faut-il donc mettre « les cahiers au feu, les profs au milieu » ? A moins que les seniors de la Veille, ces jeunes retraités du monde de l’entreprise, fort de leur solide formation en plus d’une expérience professionnelle dense et riche, ne se recyclent comme enseignants, pour transmettre le juvénile héritage du Web, héritage technique, certes, mais aussi humain, et enseigner à ces chères têtes blondes que Facebook n’est pas l’Alpha et l’Omega du Web 2.0 (qui sera devenu Web 3.0) ni Google le seul outil de recherche (du moins, pas encore).

Conclusion : « toujours pas d’eau à l’hôtel« , mais il y a une vie avant la retraite

Au terme de cette descente, sommaire il est vrai, dans « La Veille, ton univers impitoyable« , force est d’en conclure qu’en France, un emploi a toujours un nom, un sexe, un âge, une adresse (j’aurais pu évoquer le télétravail comme remède au chômage, mais il faut savoir en garder sous la semelle), un niveau d’étude et un profil psychologique. Les discours RSE sur la diversité humaine en entreprise sont, dans ce secteur plus que dans d’autres, des postures de façade dissimulant mal des réalités bien plus prosaïques et bien moins flatteuses. Voilà qui rappelle cette célèbre allusion à l’hôtel sans eau, émise par un commentateur sportif au cours d’une partie particulièrement fade et insipide, pour indiquer que le niveau du jeu égalait celui des conditions d’hébergement.

Pour autant, la vie professionnelle du Chargé de Veille senior ne doit pas se calquer sur l’univers post-apocalyptique de « l’Âge de Cristal« . Il y a une vie après 35, 45, 55 ans. D’autant plus que la durée de travail nécessaire au bénéfice de la retraite ne cessera de s’allonger, et les pensions de retraite iront diminuant, posant aux entreprises la délicate et douloureuse difficulté de la gestion de carrière des seniors.

Messieurs les DRH, vous savez ce qu’il vous reste à faire : composer des cellules de Veille incluant des seniors, et des femmes (et des femmes seniors, pourquoi pas ?)

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